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La maladie de l’Eglise se nomme post-modernisme

Lu sur diakonos.be

 

L’auteur, un ancien membre des Franciscains de l’Immaculée, enseigne la théologie dogmatique à la Faculté de théologie de Lugano, en Suisse, et sert actuellement en Angleterre, à la Saint Mary’s Church de Gosport, dans le diocèse de Portsmouth.  Parmi ses ouvrages, publiés en italien et en anglais, figure ce titre : “Il Vaticano II, un concilio pastorale.  Ermeneutica delle dottrine conciliari”, 2016.

La relation qu’il établit entre les racines de la crise actuelle et la contestation au sein de l’Église de l’encyclique « Humanae vitae », un texte majeur du magistère de Paul VI, le pape qui sera canonisé dimanche 14 octobre, est particulièrement d’actualité.

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Aux racines de la crise actuelle

de Serafino M. Lanzetta

La Sainte Mère Église, est confrontée à une crise sans précédent dans toute son histoire. Les abus en tous genres, et particulièrement dans la sphère sexuelle, ont toujours existé dans le clergé.  Toutefois, l’épidémie actuelle se trouve au croisement d’une crise morale et d’une crise doctrinale dont les causes sont plus profondes que de simples écarts de conduite de la part de certains membres de la hiérarchie et du clergé.  Il faut gratter un peu la surface et creuser plus en profondeur.  La confusion doctrinale provoque le désordre moral et vice-versa ; les abus sexuels ont proliféré pendant des années en profitant du laisser-aller, au point de rendre peu à peu anachronique la doctrine en matière de morale sexuelle.

Il ne fait aucun doute, comme l’a déclaré l’évêque anglais Philip Egan de Portsmouth, que cette crise s’étend sur trois niveaux : “primo, une longue liste de péchés et de crimes commis les jeunes de la part des membres du clergé ; secondo, les cercles homosexuels qui gravitent autour de l’archevêque Theodore McCarrick mais que l’on retrouve également dans d’autres milieux d’Église ; et tertio, la mauvaise gestion et la couverture de toutes ces affaires par les plus hautes sphères de la hiérarchie de l’Église”.

Jusqu’où faut-il remonter dans le temps pour identifier les racines de cette crise ?  On peut identifier deux causes principales de nature morale.  La première est liée de manière lointaine au problème qui afflige l’Église, l’autre de manière plus immédiate.

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La première cause trouve ses racines dans la réaction à de l’encyclique “Humanae vitae”. En critiquant l’alliance indissoluble entre le principe unitif et procréatif du mariage, on en est venu à tolérer et à justifier au nom de l’amour toutes les autres formes d’union.  L’amour devait être placé avant et au-dessus de la fixité de la nature.  La contraception était considérée comme un moyen moral légitime permettant de préserver l’importance de la responsabilité de l’homme par rapport à la loi de Dieu, aussi bien naturelle que surnaturelle.

En réalité, le scénario qui se dessinait était bien différent. De fait, si la procréation n’est plus la fin première du mariage, qu’est-ce qui empêche ensuite de la séparer de l’amour, de séparer l’amour de la procréation et ensuite de justifier une procréation sans union comme conclusion logique d’un amour sans procréation ?  On a donc fait la promotion active, dans la société et dans l’Église, d’un amour stérile, isolé de son contexte naturel et sacramentel.

C’est l’identité de l’amour qui était en jeu. Comme l’a récemment souligné l’évêque Kevin Doran, président de la commission de bioéthique de la Conférence épiscopale irlandaise, il y a « un lien direct entre la ‘mentalité contraceptive’ et le nombre étonnamment élevé de personnes qui semblent prêtes à définir aujourd’hui le mariage comme étant une relation entre deux personnes sans distinction de sexe ».  Il a également ajouté que si l’on pouvait séparer l’acte d’amour de la procréation, « alors, il devient assez difficile d’expliquer pourquoi le mariage devrait être entre un homme et une femme. »

La crise actuelle de l’Église trouve son origine d’une part en la manifestation d’une crise d’identité sexuelle, c’es-à-dire en une rébellion idéologique contre le magistère enraciné dans une tradition morale constante, et d’autre part dans l’incapacité de regarde le vrai problème en face, c’est-à-dire l’homosexualité et les cercles homosexuels au sein du clergé. Plus de 80 % des cas d’abus sexuels connus commis par le clergé ne relèvent en effet pas de la pédophilie mais bien de la pédérastie.  On a banalisé la conviction que toute forme d’amour est acceptable au nom du relâchement de l’interdit de la contraception, même si les formules dogmatiques elles-mêmes n’ont pas changé.  La véritable essence du Modernisme consiste à inverser la théorie et la pratique en accoutumant les gens aux usages acceptés par le plus grand nombre.

« Humanae vitae » a fait l’objet d’une contestation encore jamais vue auparavant depuis l’intérieur de l’Église. Un livre intitulé « The Schism of ‘68 » décrit entre autre la manière dont les catholiques se sont battus pour un aggiornamento sexuel.  Le mot « Aggiornamento » est l’une des mots-clés pour interpréter Vatican II et ses textes.

Des cardinaux, des évêques et des épiscopats entiers ont pris une part active à cette rébellion. Le primat de Belgique, le cardinal Leo Joseph Suenens, est même parvenu à faire publier par la Conférence épiscopale belge toute entière une déclaration s’opposant à « Humanae vitae » au nom de la soi-disant liberté de conscience.  Cette déclaration, ainsi que celle formulée par la Conférence des évêques allemands, servit de modèle à d’autres pays.  Le cardinal John C. Heenan de Westminster décrivait la publication de l’encyclique du pape Jean-Baptiste Montini sur la transmission de la vie comme étant « le plus grand choc depuis la Réforme ».  Le cardinal Bernard Alfrink, avec neuf autres évêques hollandais, alla jusqu’à voter en faveur d’une déclaration d’indépendance qui invitait le peuple de Dieu à rejeter l’interdiction de la contraception.

En Angleterre, plus de 50 prêtres ont signé une lettre de protestation publiée dans « Time ». Parmi ces prêtres, on trouvait également Michael Winter, qui, en parlant de sa décision d’abandonner la prêtrise, déclarait qu’elle avait été déclenchée par la crise à propos d’« Humanae vitae ».  Winter finit par se marier et a publié en 1985 un livre intitulé « Whatever happened to Vatican II ? » dans l’espoir de ressusciter l’enseignement conciliaire contre ce qu’il considérait comme son enterrement par les autorités romaines.  Il était sans doute convaincu qu’il fallait chercher cette conception de la contraception comme suprématie de l’amour dans l’enseignement de Vatican II.  Winter était également un membre fondateur du Mouvement pour un clergé marié.  Ce qui est assez étonnant – Winter n’étant pas un cas isolé – du point de vue du clergé, c’est le drame que certains d’entre eux ont du vivre quand, selon leurs propres termes, on a jeté le fardeau de l’interdiction de la contraception sur les épaules des laïcs.  Comment pouvaient-ils vraiment comprendre – si tel était bien le cas – une telle souffrance ?

Toutefois, la question est ailleurs : si l’on a légitimé une protestation « officielle » menée par des cardinaux et des évêques contre « Humanae vitae », sous prétexte qu’elle était en ligne avec l’idéologie du moment – n’oublions pas que ces années-là, le mouvement de mai 68 visait à subvertir la morale chrétienne au nom du sexe libre – on comprend mieux la montée mentalité « officielle » justifiant l’homosexualité dans le clergé et tout type d’union sexuelle, au point de devenir un jour majoritaire.

« Si la question se trouve devant le gouvernail de notre conscience », comme l’écrit Tom Burns dans « The Tablet » du 3 août 1968 (le même éditorial a été republié le 28 juillet 2018), il peut toujours il y avoir un conscience qui rejette le gouvernail comme tel. Une conscience qui ne serait pas préalablement éclairée par le vérité est comme une barque ballottée par les flots de la mer.  Tôt ou tard, elle finit par couler.  La conscience seule – c’est-à-dire une conscience sans vérité – n’est pas une conscience morale.  Elle doit être éduquée afin de poursuivre le bien et rejeter le mal.

Ce n’est pas un mystère que ceux qui travaillent à enterrer définitivement « Humanae vitae » sont aussi ceux-là mêmes qui se réjouissent de la promulgation d’« Amoris laetitia », comme si on avait finalement comblé un vide d’amour de l’enseignement de l’Église. Une certaine tendance théologique actuelle prétend à dépasser « Humanae vitae » par « Amoris laetitia » en reliant cet enseignement récent du Pape François sur l’amour dans la famille directement avec « Gaudium et spes » sans plus aucune référence à « Humanae vitae » et à « Casti connubii ».  La tentation d’isoler Vatican II de toute la tradition de l’Église est encore bien présente.  Mais il en va de la « conscience seule « comme d’un document particulier du magistère comme de « Gaudium et spes » ou d’« Amoris laetitia ».  Aucun document ne peut être lu à sa propre lumière mais uniquement à celle de la tradition ininterrompue de l’Église.

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Après le temps de la révolte charnée, vint le temps du silence de la doctrine. Ce qui nous amène à la cause immédiate de ce scandale : l’abandon de la doctrine du péché.  Le mot « péché » avait déjà commencé à disparaître de la prédication post-conciliaire.  ON avait déjà commencé à ignorer le péché en tant que séparation de Dieu et d’offense contre lui pour se replier sur les créatures.  On avait alors comblé ce grand vide laissé par le doctrine du péché avec des considérations psychologiques sur les conditions multiples de la faiblesse humaine.  On a remplacé la théologie spirituelle par la lecture de Freud et de Jung qui devinrent les véritables maîtres dans de nombreux séminaires.  Le péché devint sans importance alors que l’estime de soi et le dépassement de tous les tabous, particulièrement en matière sexuelle, devenaient les nouveaux leitmotivs.

D’autre part, une nouvelle théologie de la miséricorde, particulièrement celle promue par le cardinal Walter Kasper, a encouragé une nouvelle vision de la miséricorde de Dieu comme attribut intrinsèque de l’essence divine (si c’est le cas, il y a-t-il donc un pardon divin de Dieu avec Lui-même, étant donné que la miséricorde requiert le repentir et le pardon ?) afin de dépasser la justice punitive en la transformant en un amour qui pardonne tout. Avec cette nouvelle définition, la punition éternelle de l’enfer a-t-elle encore quelque chose à dire ?  Ce faisant, la miséricorde est devenue un artifice théologique pour en finir avec le péché, en l’ignorant et en le recouvrant du manteau du pardon.  L’idée de Luther sur la justification n’est pas très éloignée de cette manière de voir les choses.

Il serait intéressant de demander aux auteurs de ces crimes au sein du clergé ce qu’ils pensent du péché. La parole des Écritures saintes « … Ceux qui sont au Christ Jésus ont crucifié en eux la chair, avec ses passions et ses convoitises. » (Galates 5, 24) pourrait facilement apparaître comme une morale dépassée, non pas parce que la Parole de Dieu se serait trompée ou n’aurait pas été inspirée par l’Esprit Saint mais tout simplement parce que proposer un tel enseignement à la société actuelle serait tout simplement anachronique, passé de mode.  L’esprit du monde – souvent mêlé à un soi-disant « esprit du Concile » – a étouffé la véritable doctrine de la foi et de la morale.

Le cléricalisme serait-il également une cause de cette crise des abus sexuels ? C’est ce que le Pape François a répété à plusieurs reprises.  Certains n’hésitent pas à abuser du pouvoir clérical pour réduire en esclavage sexuel des séminaristes et des étudiants.  Cependant il est très difficile de comprendre comment le cléricalisme pourrait expliquer à la seul la prédation de générations entières de séminaristes si l’homosexualité ne jouait aucun rôle.  Cela reviendrait à dire qu’un ivrogne serait toujours saoul non pas parce qu’il aurait l’habitude de boire mais uniquement parce qu’il a beaucoup d’argent à dépenser pour s’acheter tout l’alcool qu’il veut.

Le cléricalisme ne peut être la seule cause, d’autant qu’il existe sous une autre forme – plus subtile et souvent ignorée – qui est bien pire : user de son propre pouvoir clérical pour pervertir la saine doctrine. Le clergé s’imagine facilement qu’il est propriétaire de l’Évangile et se sent autorisé à distribuer des dispenses des préceptes de Dieu et de son Église au gré de la théologie du moment.  Quand on ne s’en tient plus à la droite doctrine de l’Église, on tombe facilement dans le gouffre du divertissement frivole et du péché.  Tout comme une vie de péché sans la grâce sanctifiante de Dieu est le meilleur allié de la manipulation de la doctrine.  Doctrine de foi et vie morale vont toujours de pair.

En résumé : la cause principale de ce scandale gravissime, c’est le modernisme qui s’est aujourd’hui transformé en post-modernisme.   Après avoir favorisé le changement des formules dogmatiques, on en est peu à peu arrivé à les ignorer complètement.  La doctrine ressemble un peu à un livre important bien en sécurité sur une étagère couverte de poussière mais qui n’aurait plus rien à dire dans notre vie de tous les jours.

Il n’y a plus aucun doute sur l’étendue de cette crise et la nécessité d’une action énergique pour extirper le mal à la racine. Cependant, cette action radicale qui, nous l’espérons, sera mise en œuvre rapidement, ne pourra être efficace que si nous revenons tout d’abord à la vérité de l’amour en prenant conscience avec sagesse que la mentalité contraceptive ne nous a apporté qu’un hiver démographique glacial et une culture de la mort.  La contraception est un amour stérile et immature sorti de son contexte.  C’est cet amour mort qui menace aujourd’hui l’Eglise et dont nous déplorons les répercussions à travers les abus sexuels et les scandales du clergé.  La mentalité du monde a un violent impact sur la vie de l’Église.

Enfin, nous devrions également recommencer à appeler les choses par leur nom. Le péché est toujours le péché.  Si nous n’avons plus la force de le faire, c’est déjà un signe qu’il a prévalu.  Si en revanche nous appelons le péché par son nom, alors nous tenons prêts à l’éradiquer.

Un article de Sandro Magister, vaticaniste à L’Espresso.

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L’édito – Le progrès technique, une menace sine qua non. 

A l’heure des grandes prises de conscience des impacts du progrès sur l’environnement, la sécurité, le bien-être de l’homme, des appels à la modération, de la lutte contre les excès, le progrès, jadis veau d’or des temps modernes, prend des allures de bouc émissaire. Sorte de main invisible incontrôlable, toupie exaspérée livrée à elle-même, le progrès est en marche et rien ne semble pouvoir l’arrêter.  Comme un virus créé de toute pièce, l’idéologie du dieu progrès, sensée donner à l’homme la maîtrise du monde et de son destin, a totalement échappé au contrôle de l’humanité.

Qui renoncerait au progrès et à l’innovation se verrait totalement dominé par les autres, que ce soit à titre individuel ou collectif. De sorte que le progrès, comme réalité innovante autant que comme idéologie, s’est imposée comme condition sine qua non de la réalité du monde post-moderne. Ainsi cette menace post-moderne d’un progrès débridé voulant imposer à l’homme sa conception du bonheur au point de l’engager dans la voie de la post humanité est devenue tout autant un incontournable avec lequel il n’est plus possible de ne pas faire qu’une menace désormais structurelle. Construire et vivre sur les bases d’une menace devenue existentiellement structurelle, tel est l’avenir de l’homme privé d’un rapport humble aux vérités de la nature. Le fait est, qu’on le veuille ou non, que ce post modernisme est devenu la réalité la plus concrète et contraignante de l’homme d’aujourd’hui et sortir de ce nouveau lien de dépendance ne se fera qu’au prix de nombreux renoncements de conforts et d’habitudes. Mais sans changement de logiciel interne à l’humanité pour retrouver les bases de la pré-modernité, on voit mal comment l’homme pourra surmonter l’obstacle colossal et quasi génétique de cette menace sine qua non, OGM de l’humanité en mutation. M’est avis que sans une prise de conscience des propres errements des catholiques égarés comme tout leurs contemporains dans les fils de cette araignée moderniste, il sera bien difficile au monde de retrouver sa place de créature dans la Création du Créateur.

 

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L’édito – La nature a-t-elle un ordre bon pour l’homme ?

PMA, GPA, adoption et autres questions éthiques sont, c’en est désormais banal, à l’ordre du jour de la rentrée. La bioéthique, caution morale en perpétuel mouvement de l’évolution du biopossible, se trouve à nouveau confrontée aux grandes questions de la science possible et du progrès souhaitable. Questions devenues conflictuelles en soi depuis que l’humanité a changé son regard sur la nature et plus encore sur la relation de l’homme au cosmos dont il s’est émancipé, devenant peu à peu « hors nature », ce qu’il s’est mis à comprendre comme sur-nature, ouvrant ainsi à la post- modernité.

D’un sentiment d’infini dépendance, tant existentielle qu’ontologique, l’homme s’est progressivement senti contraint par et dans le monde réel. D’un univers fait pour lui, avec lequel il était profondément lié et solidaire, dans le positif comme dans le négatif, il a voulu se libérer. Au lieu de composer avec le cosmos, pensé comme ordonné en soi et dont l’homme était un élément parmi d’autres, l’être humain a voulu dompter puis plier la nature à son idée du bien, perçu comme une libération des contraintes que mère nature faisait peser sur l’espèce humaine désormais plus disposée à se laisser faire. Et d’un être membre à part entière de l’équilibre du monde, il a peu à peu compris ce monde comme un matériau à améliorer au service de sa liberté, c’est à dire d’une élimination des contraintes naturelles vécues comme déshumanisantes.

La modernité traduit cette émancipation vis-à-vis de la nature ressentie comme liberticide. Emancipation qui renverse totalement le rapport de l’homme au monde et leur place respective. La science et la technique ne visent plus à aider l’homme à trouver et vivre sa place à l’intérieur des réalités naturelles, mais à le rendre de plus en plus inatteignable par elles.

Dès lors, tout débat bioéthique, pour être constructif et honnête, doit se poser la question de ce rapport de l’homme et de la nature. En d’autres termes, l’ordre des choses de la nature est-il bon pour l’homme ? Sans réponse positive à cette question, la philosophie moderniste sera l’unique clef de discernement bioéthique, entrainant science et humanité vers une rupture toujours plus grande.

 

Tribunes et entretiens

Vers des paroisses sans curé, à la main des EAP

En l’an 1000, le monde s’était revêtu « d’un blanc manteau d’églises » (Raoul Glaber). Vers l’an 2000, l’Église de France s’est revêtue d’un noir nuage d’Équipes d’Animation Pastorale (ÉAP). Chaque époque à sa poésie… Ces ÉAP préparent la prise en charge progressive des paroisses par des groupes de laïcs, dans un contexte d’extinction du clergé. Or voici qu’une « charte », récemment octroyée par l’évêque de Cahors, vient de poser un nouveau jalon dans ce processus de sécularisation.

Les ÉAP et l’exercice de la charge curiale

Le Code de Droit canonique traite seulement du « conseil pastoral » de la paroisse, éventuellement prévu par l’évêque mais purement consultatif (canon 536), et du « conseil pour les affaires économiques », obligatoire mais qui dépend largement de l’administration diocésaine (canon 537). Mais, depuis au moins une trentaine d’années, ont pointé en France des groupes de laïcs plus actifs dans la direction de la paroisse. Leur existence prenait théoriquement appui sur le canon 519, qui dit de manière très vague que le curé exerce sa charge « avec l’aide apportée par des laïcs », operam conferentibus laicis. En réalité, les ÉAP ont émergé du canon 517 § 2, innovation explosive du Code 1983, qui a toujours beaucoup inquiété les canonistes les plus sérieux, et qui prévoit qu’en raison de la pénurie de prêtres, l’évêque peut confier « une participation à l’exercice la charge pastorale d’une paroisse », participationem in exercitio curæ pastoralis, à un diacre, à une autre personne non prêtre, ou à une communauté de personnes, cependant qu’un prêtre – résidant généralement non loin de la paroisse – est nommé modérateur de la paroisse avec pouvoirs et facultés de curé. Une communauté de laïcs peut donc ainsi avoir une participation à l’exercice de la charge pastorale d’une paroisse, communauté qu’on a pris l’habitude de qualifier d’Équipe d’Animation Pastorale.

Le diocèse d’Agen connaitrait  une application maximale du canon 517 § 2, par Mgr Herbreteau, stylé par son très actif chancelier, le diacre Morin : était créée une ÉAP, dirigée par un laïc « responsable de la paroisse », le prêtre voisin n’étant plus qu’« accompagnateur ».

Vers des paroisses sans prêtre

Mais voilà que cette création institutionnelle du canon 517 § 2, de fait hautement idéologique – visant le brouillage des frontières entre prêtres et laïcs – a commencé à s’étendre aussi aux paroisses ou aux ensembles paroissiaux encore pourvus d’un curé. En 1996, à la fin de l’épiscopat de Mgr Colini, à Toulouse, on discuta âprement d’un projet de mise en ÉAP de toutes les paroisses du diocèse. Et de diocèse en diocèse, l’éapisme a gagné du terrain. Il s’est consolidé, contre toute légalité. Symptomatiquement, le site de la Conférence des évêques a définit l’ÉAP comme « une équipe de chrétiens qui collaborent à l’exercice de la charge pastorale du curé ou d’un prêtre modérateur ». La collaboration vague et générale du canon 519 se mariait ainsi directement avec l’exercice de la charge pastorale du canon 517 § 2. Du coup, les ÉAP, toutes les ÉAP, avec ou sans curé de paroisse, acquéraient ni plus ni moins qu’une participation au pouvoir décisionnel du curé, une quasi-juridiction.

Dans le diocèse de Sens-Auxerre, le modéré Mgr Giraud, ayant réduit à 32 le nombre de ses paroisses, a décrété, le 1er mai 2016, que chacune devait être dotée d’un ÉAP, dont les membres seraient nommés par le curé pour un mandat de 3 ans, renouvelable deux fois. Les éapistes (souvent choisis dans le troisième âge) devaient « normalement avoir moins de 75 ans », âge de la retraite des prêtres. La définition de l’ÉAP sénonaise reste cependant modérée, comme l’évêque, légèrement en-deçà de la définition de la CEF : « Elle collabore avec le pasteur propre ».

En revanche, dans le diocèse de Cahors, le classique Mgr Camiade qui, le 9 décembre 2017, a octroyé une « Charte des paroisses » amplifiant la force de cette institution qu’il faut bien qualifier de révolutionnaire. Toute ÉAP « participe à l’exercice de la charge pastorale dont le curé (ou le “prêtre modérateur”) est le pasteur propre ». Ainsi, dans le diocèse de Cahors, c’est désormais à toutes les paroisses, avec ou sans curé, que peut s’appliquer, s’il y a une ÉAP, la grille du canon 517 § 2. Coup de force canonique, que l’évêque souligne : « s’il y a une ÉAP, le conseil pastoral n’a pas besoin de se réunir souvent » ; « en cas de changement de curé, il est souhaitable que l’ÉAP prolonge au moins d’une année sa mission ». Et surtout : « l’ÉAP est un exécutif ». Certes, quand il y a un curé, il la préside, mais on espère qu’en cas de partage égal, il aura voix prépondérante…

En annexe de la Charte, est institué un rituel d’envoi en mission de l’ÉAP. Le curé remet à chaque éapiste un cierge allumé au cierge pascal. La matière de l’intronisation est une imposition générale des mains par le curé sur les éapistes, cependant qu’il prononce une sorte de prière consécratoire au sein de laquelle les théologiens distingueront sans doute la forme dans ces mots : « Répands en leurs cœurs ton Esprit Saint pour qu’ils animent la vie des communautés qui constituent la paroisse » (à comparer avec la parole de consécration des évêques : “Répans sur celui que tu as choisi la force qui vient de toi, l’Esprit, etc”).

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Il ne paraît pas exagéré de prédire que bien des évêques français auront bientôt à leur disposition si peu de prêtres qu’ils règneront sur des diocèses divisés en une vingtaine de paroisses éapisées et sans curés. Un reste de vie sacramentelle – mariages, enterrements, ADAP – sera pris en charge par des laïcs, des diacres mariés baptiseront et une poignée de prêtres modérateurs sillonneront les routes du diocèse pour consacrer des hosties et présider quelques assemblées pénitentielles.

Le drame, plus encore que dans la disparition annoncée du sacerdoce sur la terre de France, se situe dans le fait que bien des épiscopes, en soi non progressistes, considèrent cette situation comme inéluctable et qu’ils ont une vocation de syndics de faillite. On peut d’ailleurs se demander si, dans une population catholique vieillissante et régressante, il restera bientôt assez de laïcs aptes à devenir éapistes. Malgré tout, on rêve, ou plutôt on espère, qu’un certain nombre de pasteurs auront l’intelligence, le courage et le véritable sens missionnaire de rechercher des solutions de relèvement de l’Église et de reviviscence des vocations sacerdotales et religieuses, comme le firent jadis les évêques de la Contre-Réforme, tels saint Charles Borromée en Italie, saint François de Sales en Savoie, Alexandre Sauli en Corse, et le bienheureux Alain de Solminihac en France… à Cahors…

Source : Riposte-catholique

NLQ #Philosophie

Le gnosticisme à l’heure actuelle – Réflexions sur la relativisation de la tradition

Un article de Thomas G. Weinandy, franciscain, membre de la commission théologique internationale, traduit par Bernadette Cosyn, lu sur France-catholique :

Il y a de nombreuses discussions en ce moment concernant la présence d’un nouveau gnosticisme au sein de l’Eglise Catholique. Certaines des choses écrites sont utiles, mais beaucoup de ce qui a été décrit comme une résurgence de l’ancienne hérésie n’a pas grand chose à voir avec elle. En outre, l’attribution de cette ancienne hérésie à différentes factions au sein du catholicisme contemporain est généralement mal informée. Apporter de la clarté à cette discussion sur le néo-gnosticisme demande une juste compréhension de ce qu’était l’ancienne forme.

Le gnosticisme ancien s’est manifesté sous diverses formes et expressions, souvent assez tordues, mais certains principes essentiels sont discernables :
Premièrement, le gnosticisme soutient un dualisme radical : la « matière » est la source de tous les maux, et « l’esprit » est l’origine divine de tout ce qui est bon.

Deuxièmement, les êtres humains sont à la fois composés de matière (le corps) et d’esprit (qui procure l’accès au divin).

Troisièmement, le « salut » consiste à obtenir le savoir véritable (la gnosis), une illumination qui permet de progresser du monde matériel du mal vers le royaume spirituel, et conduit finalement à la communion avec la déité immatérielle suprême.

Quatrièmement, plusieurs « rédempteurs gnostiques » ont été proposés, chacun prétendant posséder un tel savoir et procurer l’accès à « l’illumination » salvatrice.

A la lumière de ce qui est dit plus haut, les humains sont classés en trois catégories : 1) les ’sarkic’ ou ’charnels’ qui sont tellement emprisonnés dans le monde matériel qu’ils sont incapables de recevoir le « savoir salvateur » ; 2) les ’psychiques’ ou ’possesseurs d’une âme’ sont partiellement assujetti au règne de la chair et partiellement initiés au domaine spirituel. (Au sein du « gnosticisme chrétien », ce sont ceux qui vivent simplement par la « foi » car ils ne possèdent pas l’entièreté du savoir divin. Ils ne sont pas pleinement illuminés et doivent donc compter sur ce qu’ils « croient ».) Finalement, il y a les gens capables d’être pleinement illuminés, les ’gnostiques’, car ils possèdent l’entièreté du savoir divin. Par le moyen de leur savoir salvateur, ils peuvent s’extraire du monde matériel mauvais et s’élever vers le divin.

Ils vivent et sont sauvés, non par la « foi », mais par le « savoir ».

Comparé à l’ancien gnosticisme, ce qui est maintenant présenté comme néo-gnosticisme au sein de l’Eglise contemporaine apparaît confus et ambigu, aussi bien que mal informé. Certains catholiques sont accusés de néo-gnosticisme parce qu’ils croient, paraît-il, qu’ils sont sauvés parce qu’ils adhèrent à des « doctrines » inflexibles et sans âme et qu’ils observent strictement un « code moral » rigide et impitoyable. Ils proclament « connaître » la vérité et réclament donc qu’elle soit reconnue, et plus important, qu’elle soit respectée. Ces catholiques « néo-gnostiques » sont prétendument fermés au mouvement rafraîchissant de l’Esprit au sein de l’Eglise contemporaine. On s’y réfère souvent comme étant « le nouveau paradigme ».

Admettons-le, nous connaissons tous des catholiques qui font tout mieux que les autres, qui font étalage de leur parfaite connaissance de la théologie dogmatique ou morale pour accuser les autres de laxisme. Il n’y a rien de nouveau dans cette suffisante tendance à juger. Cependant, cette supériorité pernicieuse tombe carrément dans la catégorie de l’orgueil et n’est pas en soi une forme de gnosticisme.

Il serait juste d’appeler cela néo-gnosticisme uniquement si ceux ainsi accusés proposaient « un nouveau savoir salvateur », une nouvelle illumination qui diffère de l’Ecriture telle qu’on la comprend habituellement et telle qu’elle est authentiquement enseignée par la tradition magistérielle vivante.

Une telle allégation ne peut être faite contre des « doctrines » qui, loin d’être des vérités abstraites et sans vie, sont les merveilleuses expressions des réalités centrales de la foi catholique – la Trinité, l’Incarnation, l’Esprit-Saint, la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, la loi d’amour de Jésus pour Dieu et le prochain qui se reflète dans les Dix Commandements, etc. Ces « doctrines » définissent ce que l’Eglise était, est et sera toujours. Ce sont les doctrines qui la rendent une, sainte, catholique et apostolique.

En outre, ces doctrines et commandements ne sont pas une façon de vivre ésotérique qui enchaîne à des lois irrationnelles et impitoyables, imposées de l’extérieur par une autorité tyrannique. Au contraire, ces simples commandements ont été donnés par Dieu à l’humanité dans son amour miséricordieux, en vue de procurer une sainte vie divine.

Jésus, le Fils Incarné du Père, nous a de plus révélé comment vivre dans l’attente de Son royaume. Quand Dieu nous dit ce qu’il ne faut surtout pas faire, il nous protège du mal, le mal qui peut détruire nos vies humaines – des vies qu’Il a créées à Son image et à Sa ressemblance.

Jésus nous a sauvés de la destruction due au péché par Sa passion, Sa mort et Sa résurrection et Il a répandu son Esprit-Saint précisément pour nous apporter la force de vivre une vie véritablement humaine. Encourager ce style de vie, ce n’est pas proposer un nouveau savoir salvateur. Dans le gnosticisme ancien, les gens de foi – évêques, prêtres, théologiens et laïcs – auraient été appelés ’psychiques’. Les gnostiques les auraient regardés de haut précisément parce qu’ils ne pouvaient pas proclamer un « savoir » unique ou ésotérique. Ils étaient obligés de vivre par la foi dans la révélation de Dieu telle que comprise et fidèlement transmise par l’Eglise.

Ceux qui accusent erronément les autres de néo-gnosticisme proposent – quand ils sont confrontés aux détails pratiques des problèmes doctrinaux et moraux de la vraie vie – de chercher ce que Dieu voudrait qu’ils fassent, eux personnellement. Les gens sont encouragés à discerner par eux-mêmes, le meilleur chemin à suivre en fonction du dilemme auquel ils font face dans leur propre contexte existentiel – ce qu’ils sont capables de faire à ce moment précis. Dans ce sens, la conscience d’un individu, sa communion avec le divin, déterminent quelles sont les exigences morales qu’il doit suivre dans ces circonstances personnelles. Ce que l’Ecriture enseigne, ce que Jésus a déclaré, ce que l’Eglise transmet à travers sa tradition magistérielle vivante sont remplacés par un « savoir » plus élevé, une « illumination » supérieure.

S’il y a quelque nouveau paradigme gnostique dans l’Eglise actuelle, il semble qu’il doive être trouvé là. Proposer ce nouveau paradigme, c’est clairement proclamer être vraiment « dans la connaissance », avoir un accès spécial à ce que Dieu est en train de nous dire à nous individus, ici et maintenant même si cela va au-delà et peut même contredire ce qu’Il a révélé à tout un chacun dans l’Ecriture et la Tradition.

La moindre des choses serait qu’aucun de ceux revendiquant ce « savoir » ne traite de néo-gnostiques ceux qui vivent seulement par la « foi » en la révélation divine telle qu’avancée par la tradition de l’Eglise.

J’espère que tout ceci apporte un éclairage sur l’actuelle discussion ecclésiale à propos du gnosticisme « catholique » contemporain en le plaçant dans le contexte historique approprié. Gnosticisme ne peut pas être utilisée comme une épithète diffamante vis à vis des croyants « non illuminés » qui cherchent simplement à agir, avec l’aide de la grâce de Dieu, de la façon dont l’enseignement divinement inspiré de l’Eglise les y invite.

Doctrine / Formation #NLH

Le gnosticisme à l’heure actuelle – Réflexions sur la relativisation de la tradition

Un article de Thomas G. Weinandy, franciscain, membre de la commission théologique internationale, traduit par Bernadette Cosyn, lu sur France-catholique :

Il y a de nombreuses discussions en ce moment concernant la présence d’un nouveau gnosticisme au sein de l’Eglise Catholique. Certaines des choses écrites sont utiles, mais beaucoup de ce qui a été décrit comme une résurgence de l’ancienne hérésie n’a pas grand chose à voir avec elle. En outre, l’attribution de cette ancienne hérésie à différentes factions au sein du catholicisme contemporain est généralement mal informée. Apporter de la clarté à cette discussion sur le néo-gnosticisme demande une juste compréhension de ce qu’était l’ancienne forme.

Le gnosticisme ancien s’est manifesté sous diverses formes et expressions, souvent assez tordues, mais certains principes essentiels sont discernables :
Premièrement, le gnosticisme soutient un dualisme radical : la « matière » est la source de tous les maux, et « l’esprit » est l’origine divine de tout ce qui est bon.

Deuxièmement, les êtres humains sont à la fois composés de matière (le corps) et d’esprit (qui procure l’accès au divin).

Troisièmement, le « salut » consiste à obtenir le savoir véritable (la gnosis), une illumination qui permet de progresser du monde matériel du mal vers le royaume spirituel, et conduit finalement à la communion avec la déité immatérielle suprême.

Quatrièmement, plusieurs « rédempteurs gnostiques » ont été proposés, chacun prétendant posséder un tel savoir et procurer l’accès à « l’illumination » salvatrice.

A la lumière de ce qui est dit plus haut, les humains sont classés en trois catégories : 1) les ’sarkic’ ou ’charnels’ qui sont tellement emprisonnés dans le monde matériel qu’ils sont incapables de recevoir le « savoir salvateur » ; 2) les ’psychiques’ ou ’possesseurs d’une âme’ sont partiellement assujetti au règne de la chair et partiellement initiés au domaine spirituel. (Au sein du « gnosticisme chrétien », ce sont ceux qui vivent simplement par la « foi » car ils ne possèdent pas l’entièreté du savoir divin. Ils ne sont pas pleinement illuminés et doivent donc compter sur ce qu’ils « croient ».) Finalement, il y a les gens capables d’être pleinement illuminés, les ’gnostiques’, car ils possèdent l’entièreté du savoir divin. Par le moyen de leur savoir salvateur, ils peuvent s’extraire du monde matériel mauvais et s’élever vers le divin.

Ils vivent et sont sauvés, non par la « foi », mais par le « savoir ».

Comparé à l’ancien gnosticisme, ce qui est maintenant présenté comme néo-gnosticisme au sein de l’Eglise contemporaine apparaît confus et ambigu, aussi bien que mal informé. Certains catholiques sont accusés de néo-gnosticisme parce qu’ils croient, paraît-il, qu’ils sont sauvés parce qu’ils adhèrent à des « doctrines » inflexibles et sans âme et qu’ils observent strictement un « code moral » rigide et impitoyable. Ils proclament « connaître » la vérité et réclament donc qu’elle soit reconnue, et plus important, qu’elle soit respectée. Ces catholiques « néo-gnostiques » sont prétendument fermés au mouvement rafraîchissant de l’Esprit au sein de l’Eglise contemporaine. On s’y réfère souvent comme étant « le nouveau paradigme ».

Admettons-le, nous connaissons tous des catholiques qui font tout mieux que les autres, qui font étalage de leur parfaite connaissance de la théologie dogmatique ou morale pour accuser les autres de laxisme. Il n’y a rien de nouveau dans cette suffisante tendance à juger. Cependant, cette supériorité pernicieuse tombe carrément dans la catégorie de l’orgueil et n’est pas en soi une forme de gnosticisme.

Il serait juste d’appeler cela néo-gnosticisme uniquement si ceux ainsi accusés proposaient « un nouveau savoir salvateur », une nouvelle illumination qui diffère de l’Ecriture telle qu’on la comprend habituellement et telle qu’elle est authentiquement enseignée par la tradition magistérielle vivante.

Une telle allégation ne peut être faite contre des « doctrines » qui, loin d’être des vérités abstraites et sans vie, sont les merveilleuses expressions des réalités centrales de la foi catholique – la Trinité, l’Incarnation, l’Esprit-Saint, la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, la loi d’amour de Jésus pour Dieu et le prochain qui se reflète dans les Dix Commandements, etc. Ces « doctrines » définissent ce que l’Eglise était, est et sera toujours. Ce sont les doctrines qui la rendent une, sainte, catholique et apostolique.

En outre, ces doctrines et commandements ne sont pas une façon de vivre ésotérique qui enchaîne à des lois irrationnelles et impitoyables, imposées de l’extérieur par une autorité tyrannique. Au contraire, ces simples commandements ont été donnés par Dieu à l’humanité dans son amour miséricordieux, en vue de procurer une sainte vie divine.

Jésus, le Fils Incarné du Père, nous a de plus révélé comment vivre dans l’attente de Son royaume. Quand Dieu nous dit ce qu’il ne faut surtout pas faire, il nous protège du mal, le mal qui peut détruire nos vies humaines – des vies qu’Il a créées à Son image et à Sa ressemblance.

Jésus nous a sauvés de la destruction due au péché par Sa passion, Sa mort et Sa résurrection et Il a répandu son Esprit-Saint précisément pour nous apporter la force de vivre une vie véritablement humaine. Encourager ce style de vie, ce n’est pas proposer un nouveau savoir salvateur. Dans le gnosticisme ancien, les gens de foi – évêques, prêtres, théologiens et laïcs – auraient été appelés ’psychiques’. Les gnostiques les auraient regardés de haut précisément parce qu’ils ne pouvaient pas proclamer un « savoir » unique ou ésotérique. Ils étaient obligés de vivre par la foi dans la révélation de Dieu telle que comprise et fidèlement transmise par l’Eglise.

Ceux qui accusent erronément les autres de néo-gnosticisme proposent – quand ils sont confrontés aux détails pratiques des problèmes doctrinaux et moraux de la vraie vie – de chercher ce que Dieu voudrait qu’ils fassent, eux personnellement. Les gens sont encouragés à discerner par eux-mêmes, le meilleur chemin à suivre en fonction du dilemme auquel ils font face dans leur propre contexte existentiel – ce qu’ils sont capables de faire à ce moment précis. Dans ce sens, la conscience d’un individu, sa communion avec le divin, déterminent quelles sont les exigences morales qu’il doit suivre dans ces circonstances personnelles. Ce que l’Ecriture enseigne, ce que Jésus a déclaré, ce que l’Eglise transmet à travers sa tradition magistérielle vivante sont remplacés par un « savoir » plus élevé, une « illumination » supérieure.

S’il y a quelque nouveau paradigme gnostique dans l’Eglise actuelle, il semble qu’il doive être trouvé là. Proposer ce nouveau paradigme, c’est clairement proclamer être vraiment « dans la connaissance », avoir un accès spécial à ce que Dieu est en train de nous dire à nous individus, ici et maintenant même si cela va au-delà et peut même contredire ce qu’Il a révélé à tout un chacun dans l’Ecriture et la Tradition.

La moindre des choses serait qu’aucun de ceux revendiquant ce « savoir » ne traite de néo-gnostiques ceux qui vivent seulement par la « foi » en la révélation divine telle qu’avancée par la tradition de l’Eglise.

J’espère que tout ceci apporte un éclairage sur l’actuelle discussion ecclésiale à propos du gnosticisme « catholique » contemporain en le plaçant dans le contexte historique approprié. Gnosticisme ne peut pas être utilisée comme une épithète diffamante vis à vis des croyants « non illuminés » qui cherchent simplement à agir, avec l’aide de la grâce de Dieu, de la façon dont l’enseignement divinement inspiré de l’Eglise les y invite.

A la une #NLQ

L’édito – Le progrès des modernes…. Hypothèque sur notre bonheur

Le désarroi de notre société actuelle, la perte d’identification de ce qui fait le bonheur de l’Homme, démultiplient les besoins compensatoires et l’on cherche toujours plus à combler un vide existentiel, par une accumulation d’avoir. Cette destructuration intérieure de l’Homme est un formidable dopant pour la croissance de la consommation. C’est même le moteur de notre société de consommation.

Il est étrange que des partis ou mouvements politiques qui cherchent à défendre les plus faibles ne voient pas comment et combien leur idéologie, sous couvert de progrès et de libération de l’Homme, hypothèque gravement son bonheur. Car défigurer le visage de l’Homme, c’est le condamner à ne plus se reconnaître lui-même et donc à ne plus se connaître. Or Socrate ne pose-t-il pas comme préalable à toute quête humaine, le « Connais-toi toi-même » ? Comment l’Homme d’aujourd’hui peut-il se reconnaître dans l’être lacéré de toutes parts qu’on lui présente  comme étant lui ?

Dénaturer l’Homme dans sa sexualité, dans sa filiation, dans sa paternité, dans son altérité, dans son origine, c’est le condamner à l’exil. L’Homme d’aujourd’hui est un exilé dans son propre être, un étranger dans sa propre chair. Toutes les mesures que souhaite prendre le gouvernement hypothèquent gravement ce bonheur. De la conception à la mort, en passant par l’intimité de la vie quotidienne ou la construction de son identité, il n’est pas un moment de la vie, pas un instant du développement de l’être humain qui ne soit compromis sérieusement.

Concrètement, les lois sur l’embryon et les projets de loi sur l’euthanasie, la GPA et autres innovations, compromettent la dignité la plus fondamentale de l’Homme, car l’être humain court le risque de ne plus être ce sanctuaire inviolable. Or cette inviolabilité est un gage de stabilité et de paix. Combien sont désormais affolés par leur fin de vie, ont peur d’aller à l’hôpital car ils sentent désormais une angoissante épée de Damoclès sur leur propre survie ?

Quant au mariage, à l’identité sexuelle ou à l’éducation des enfants, ce sont autant de « réformes » qui destructurent l’équilibre et donc la construction même de la personne. C’est là plus que nulle-part ailleurs, dans ce sillon que se creuse la quête existentielle du bonheur. Tromper l’Homme sur la réalité profonde de son être, par un relativisme de confort, c’est lui interdire toute possibilité d’entreprendre, en vérité et en liberté, cette quête du bonheur. C’est l’orienter vers la recherche vaine d’un faux-semblant qui ne débouchera que sur cette course effrénée aux plaisirs compensatoires.

Les différents projets de lois sont donc une véritable menace, une hypothèque lourde, véritable épée de Damoclès dont l’un des effets, non négligeable sera de plonger notre pays dans une véritable dépression morale et au-delà économique, l’un n’allant pas sans l’autre.

 

Cyril Brun, rédacteur en chef

 

 

NLH #Tribunes et entretiens

Point de vue – L’origine protestante de la politique et du droit moderne

(Cet article est une reprise estivale d’une tribune datée du 31 octobre 2016)

Alors que commence officiellement aujourd’hui, 31 octobre 2016, l’année du cinquième centenaire de la Réforme protestante, avec la participation controversée du pape François, nous vous proposons, tout au long de cette année, un ensemble de tribunes pour comprendre l’histoire et les enjeux, afin d’éviter de confondre, œcuménisme et syncrétisme et de rester dans la ligne du pape posée à Assise, ni syncrétisme, ni relativisme. Une sorte de disputatio virtuelle. 

Miguel Ayuso, président de l’Union internationale des juristes catholiques, professeur de science politique et de droit constitutionnel à l’Université pontificale de Comillas (Madrid), a consacré un très important article publié en France par la revue Catholica, au thème de son étude  « L’origine protestante de la politique et du droit moderne ».

Il répond à Philippe Maxence pour l’Homme Nouveau.

Extraits

Ce que l’on appelle la Réforme protestante a constitué la véritable Révolution religieuse, de telle sorte que furent bouleversés tant la théologie que son présupposé métaphysique et qui, à partir de là, a eu des incidences décisives en philosophie pratique. Mon travail en particulier et, de façon générale, le livre qu’il conclut traitent des conséquences des théories et des options de Luther sur le plan éthique, politique et juridique, c’est-à-dire celui de la philosophie de la praxis. Le poids qu’a représenté le luthérianisme sur celui-ci a été à ce point déterminant qu’il est possible d’affirmer qu’il a marqué une « inflexion » qui a caractérisé toute la modernité.

 

L’école du traditionalisme espagnol a toujours considéré que « l’Europe » n’était pas autre chose que la sécularisation de la chrétienté. Le protestantisme a joué un rôle décisif dans un tel changement : non seulement par la destruction pratique de la chrétienté qui – selon l’expression de saint Bernard de Clairvaux – était un regroupement hiérarchique de peuples, reliés entre eux en conformité à des principes organiques en subordination au soleil de la papauté et à la lune de l’Empire et dont la rupture de l’unité religieuse entraîna celle de la politique, mais aussi par la révolution intellectuelle qui sépara la nature de la grâce, d’où procède le processus général de sécularisation.

 

On ne peut omettre que le monde protestant a laissé sa marque, plus profonde que ce qu’il paraît, en France où la minorité calviniste a toujours été influente. Sur ce point il est possible d’effectuer une nette différenciation entre les expériences française et espagnole, celle-ci étant fondée sur l’unité catholique et mue par un esprit de croisade, jusqu’à sa récente « européisation » – c’est-à-dire sa dissolution.

 

La gnose luthérienne consiste essentiellement au refus de l’être des choses créées, qui par effet de conséquence ont à se construire. Le point central réside dans la liberté négative, celle du refus de servir et celle de se donner à soi-même la loi : en dépit de ses origines très profondes et éloignées dans le temps – lucifériennes et adamiques pour commencer – elle trouva un climat culturel particulièrement favorable pour être à nouveau proposée et se développer avec la doctrine protestante. C’est l’idée luthérienne de la « liberté du chrétien », par la suite sécularisée, qui va être à l’origine et donner naissance à l’idéologie moderne. 

 

L’esprit calviniste et l’esprit libéral se sont renforcés réciproquement. Quoique la doctrine calviniste ait pu perdre de sa vigueur en de nombreux domaines, l’éthique calviniste a conservé sa force. Le protestantisme a nié la raison humaine et, par la suite, la valeur sacramentelle de la création : l’univers s’est trouvé alors réduit – comme le disait mon ami, le philosophe américain Frederick D. Wilhelmsen – à la matière première du manchestérisme.

 

Il convient tout d’abord de signaler que la modernité doit se comprendre comme un concept axiologique et non simplement chronologique. En outre elle est une et indivisible, contrairement à ce que prétendent les « conservateurs » de toutes sortes. Et Luther est le précurseur de la modernité. Lorsque l’on se confronte à cette question en dehors des chemins battus du conformisme et du cléricalisme, il faut reconnaître que le professeur Francisco Elias de Tejada avait raison de voir dans la Réforme luthérienne la première des ruptures qui ont engendré la modernité, avec celles de Machiavel, Bodin et Hobbes.