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Corée du Sud : pendant l’avent, l’Eglise fait campagne pour l’abolition de la peine de mort

L’Eglise en Corée du Sud relance, durant l’Avent, la campagne visant à abolir la peine de mort dans le pays. Ainsi que l’a appris l’Agence Fides, la Commission Justice et Paix de la Conférence épiscopale de Corée a appelé tous les fidèles coréens et tous les citoyens de bonne volonté à signer, au cours de l’Avent 2018, une pétition demandant au gouvernement coréen d’abroger la peine capitale de l’ordonnancement législatif national. C’est la quatrième fois que l’Eglise en Corée participe activement à une pétition visant l’abolition de la peine de mort et de la réclusion criminelle à perpétuité.
La pétition a été signée symboliquement par S.Em. le Cardinal André Yeom Soo-jung, Archevêque de Séoul et Administrateur apostolique de Pyongyang, par l’Archevêque de Gwangju et Président de la Conférence épiscopale, S.Exc. Mgr Igino Kim Hee-joong, et par de nombreux responsables catholiques. Elle est diffusée dans tous les Diocèses et Paroisses catholiques en invitant les fidèles à signer après avoir participé à la Messe dominicale. L’objectif est de clôturer cette collecte de signatures d’ici le 31 décembre et de transmettre la pétition à la XX° Assemblée nationale.
Au cours de ces dernières années, sept initiatives spéciales ont été présentées au Parlement coréen visant à obtenir l’abrogation de la peine de mort. L’Eglise en Corée a remis des signatures au Congrès en 2005, 2008 et 2012 et la dernière pétition a enregistré l’adhésion de plus de 85.000 personnes et de l’ensemble des 26 Evêques de Corée.
L’Eglise en Corée a décidé de relancer la campagne en faveur de l’abolition suivent les indications du Pape François qui a récemment été jusqu’à modifier la norme du Catéchisme de l’Eglise catholique concernant la peine de mort, déclarant « l’Église enseigne, à la lumière de l’Evangile, que « la peine de mort est inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne » et elle s’engage de façon déterminée, en vue de son abolition partout dans le monde » (nouvelle formulation du n° 2267 du Catéchisme de l’Eglise catholique).
La Corée du Sud est classé comme un pays « de facto abolitionniste » attendu que la dernière exécution en date remonte à 1997. Dans le pays, la peine de mort est techniquement toujours en vigueur pour punir les crimes graves.

Source : Fides

NLH #Tribunes et entretiens

Inadmissible la peine de mort ? Tel n’est pas l’enseignement pérenne de l’Eglise

De Cyrille Dounot, agrégé des facultés de droit, professeur d’histoire du Droit à l’Université d’Auvergne, dans l’excellente revue Catholica :

« Si l’Évangile interdit aux États d’appliquer jamais la peine de mort, saint Paul lui-même alors a trahi l’Évangile » Cardinal Journet[1]

Le 11 mai 2018, lors d’une audience concédée au préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le pape a approuvé une nouvelle version du § 2267 du Catéchisme de l’Église catholique (CEC) indiquant notamment : « L’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que la peine de mort est inadmissible. » Cette modification doctrinale est actée par un simple rescrit, réponse écrite d’ordre administratif, donné lors d’une audience ordinaire, ex Audentia Sanctissimi.
Daté du 1er août 2018, il indique seulement que le nouveau texte sera promulgué « par impression dans LOsservatore Romano, entrant en vigueur le même jour, et ensuite sera publié dans les Acta Apostolicæ Sedis ». Il s’agit d’un texte juridique de faible envergure, employé ordinairement pour des questions règlementaires, et non doctrinales. De surcroît, l’approbation pontificale de ce nouveau paragraphe n’a pas été faite en « forme spécifique », qui abrogerait toute disposition antérieure traitant du même sujet. Le texte latin porte que le pape en a simplement « approuvé la formulation ». Il s’agit d’une approbation en « forme générique », permettant de soutenir que les dispositions antérieures contraires peuvent être tenues pour toujours valables. Enfin, ce texte de forme juridique mineure cache mal un mépris des formes et des institutions, en établissant que son entrée en vigueur dépend d’une publication dans la presse officieuse du Saint-Siège (dérogeant au principe établi par le can. 8, §1), laissant dédaigneusement au journal officiel du Vatican le soin d’en assurer une copie.

En cela, cette modification du CEC s’éloigne grandement du formalisme respecté tant pour l’adoption du texte originel, par la constitution apostolique Fidei depositum, le 11 octobre 1992, que pour sa révision en 1997, par la lettre apostolique Laetamur magnopere, aboutissant à l’édition typique en latin, texte faisant foi et non modifié depuis. Le changement opéré n’obéit aucunement à une procédure semblable, et ne respecte aucun parallélisme des formes. Il provient initialement non d’un concile œcuménique, soutenu par un synode des évêques épaulé par une commission de spécialistes, mais d’une idée particulière au pontife régnant, exprimée dès le début de son pontificat dans des textes dépourvus de forte autorité magistérielle. Il s’agit d’une Lettre aux participants au XIXe Congrès de l’Association internationale de droit pénal et du IIIe Congrès de l’Association latino-américaine de droit pénal et de criminologie, le 30 mai 2014, d’un Discours à une délégation de l’Association Internationale de Droit Pénal, le 23 octobre 2014, ou encore d’une Lettre au président de la Commission internationale contre la peine de mort, le 20 mars 2015.

La formulation nouvelle du paragraphe en question s’en ressent, puisque l’unique autorité doctrinale citée à l’appui du propos est un autre texte du même pontife, un Discours aux participants à la rencontre organisée par le Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation, daté du 11 octobre 2017.

Cette approche externe ne doit pas occulter le point le plus délicat, et le plus douloureux de cette expression de la volonté pontificale, à savoir la solution de continuité doctrinale. Quelle que soit la manière d’aborder la question, le catholique est placé devant un mystère, sinon d’iniquité, du moins de l’entendement. Jusqu’au pape actuel, le catéchisme exposait que « l’enseignement traditionnel de l’Église n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort » (CEC, § 2267) ; désormais, le pape affirme que ce recours est inadmissible, « à la lumière de l’Évangile ». Les positions semblent inconciliables, et nous laissons le dénouement de ce problème aux théologiens et aux pasteurs. Contentons-nous d’évoquer d’abord l’enseignement pérenne de l’Église sur la question de la peine de mort, et ensuite d’évaluer les raisons apportées à un tel revirement.

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Brèves

Courrier d’un lecteur – Retour sur la peine de mort

Le Pape François a décidé de retirer du cathéchisme de l’Eglise catholique la possibilité d’appliquer la peine de mort.
Cela ressemble un peu à un ralliement à l’esprit du temps où la mort est devenue “la nouvelle pornographie” selon le mot de l’historien Philippe Ariès. On sait bien que cela existe mais on (se) le cache.
On cache la mort aux enfant qui n’ont plus guère l’occasion de voir un cadavre, on ne se met plus “en deuil”, on conseille à ses amis touchés par la mort d’un proche de se distraire pour “penser à autre chose”.
L’usage de la crémation se répend, ce qui, si j’ose dire, signifie : faire disparaître le cadaver insignifiant…
Une association crématiste (si, il y a des militants pour ça) s’était inventé comme slogan :”c’est quand même mieux de laisser la terre aux vivants”, sans s’apercevoir que la terre est faite de déchets organiques,de morts qui font vivre les vivants…
Il existait des “confréries de la bonne mort” où les participants devaient se preparer à l’épreuve ; aujourd’hui on conseillera à celui qui se préoccupera de ce destin, d’aller voire un psychiatre.
Même dans les cérémonies religieuses on tend à parler du défunt de son vivant, mais on prie de moins en moins pour son salut post-mortem…
C’est dans ce context du tabou de la mort qu’il faut replacer le theme de l’interdit de la peine de mort.
Pourquoi relancer le débat sur la peine de mort, apparemment usé dont on ne pourra débusquer l’enjeu qu’en déplaçant la question : pourquoi la peine de mort, aujourd’hui si largement réprouvée par tous les beaux esprits, a-t-elle été la norme quasi unanimement acceptée dans toutes les sociétés autres que la nôtre ?
J’en rechercherai la réponse dans une intuition de Baudelaire qui, au siècle dernier, s’interrogea aussi sur le déplacement culturel qui rendait déjà incompréhensible la peine capitale :
« La peine de mort est le résultat d’une idée mystique, totalement incomprise aujourd’hui. La peine de mort n’a pas pour but de sauver la société, matérielleme,nt du moins. Elle a pour but de sauver (spirituellement) la société et le coupable.
 » Bien que le sacrifice soit parfait, il de qu’il y ait assentiment et joie de la part de la victime. Donner du chloroforme à un condamné à mort serait une impiété, car ce serait lui enlever la conscience de sa grandeur comme victime et lui supprimer les chances de gagner le paradis. » (Mon cœur mis a nu).
Goût du paradoxe ? Cruauté d’un disciple de Joseph de Maistre ?
Suspendons pourtant les réactions de notre sensibilité « moderne » pour remarquer que l’histoire a laissé trace d’un certain nombre d’’exécutions exemplaires où le coupable était par son sacrifice réconcilié avec sa communauté, avec ses dieux, et avec lui-même, réintégré dans sa dignité.
Pensons à l’étonnant procès de Gilles de Raïis où « Barbe-Bleue » est pardonné et embrassé par les parents des enfants qu’il avait torturés. Pensons à la Ballade des pendus de François Villon.
Est-il insignifiant qu’un supplicié de droit commun — le” bon” larron — soit le premier homme à qui la porte du salut ait été ouverte. Ouverte par le supplice même du Christ ?
Au moment où l’anthropologie contemporaine redécouvre l’importance des « sacrifices » (cf. Georges Bataille et plus récemment René Girard : « La violence et le sacré »), pouvons-nous encore nous défendre de ces conceptions — si étranges pour nous — en les qualifiant de mentalité archaïque ou barbare ?
Au contraire, la désuétude de la peine de mort où tendent nos sociétés industrielles n’est-elle pas l’un des symptômes de la désacra- lisation qui nous atteint ?
Dans les sociétés traditionnelles, la peine de mort témoignait de ce qui dépasse la vie elle- même, de ce qui dans l’homme passe l’homme (Pascal).
Non que la vie n’y soit pas une valeur, mais une valeur parmi d’autres, dans une hiérarchie de valeurs qui constituait d’ailleurs la vie comme valeur.
Sommes-nous encore capables de comprendre ce drame trop exotique, Je hara-kiri de
Mishima Yukio, en 1970, au Grand Etat-Major de Tokyo ?
Non ! Comme l’avait compris Nietzsche, les valeurs (« ce qui vaut la peine de » — du sacrifice) sont des dieux. Et la « mort de Dieu » inaugure le nihilisme que les sociologues, dans leur jargon, appellent anomie.
Îl est donc normal que, dans ce monde où l’homme ne reconnait pas ce qui le dépasse, tous ceux dont les exigences intellectuelles ou morales vont au-delà de la réaction instinctive un peu obtuse soient opposées au maintien de la peine de mort.
Injustifiable car insignifiante
Condamner… « au nom de » quoi ? De quoi le supplice serait-il « signe » ? Quelle absurdité qu’un « sacrifice » qui n’est plus un « faire sacré ». (Dans les derniers temps de son application en France, la guillotine avait cessé d’être un spectacle public).
Pour ma part, je suis forcé de reconnaître que dans ce contexte — la peine de mort est injustifiable, car insignifiante.
Faut-il pour autant s’en réjouir ?
Considérons d’abord que notre époque, si sensible aux souffrances des bébés phoques, est aussi celle des grands massacres organisés, des échafauds de 1793 aux goulags et aux camps ce concentration. Car dans les sociétés dominées par les grandes idéologies modernes où s’est investie l’irréductible aspiration de l’homme à l’absolu, les « croyants » n’ont point de scrupule à sacrifier aux idoles. Progrès, sens de l’histoire, libération de l’homme, race ou classe, « les dieux ont (toujours) soif »…
Mais, affirmera-t-on, nos sociétés de tolérance dans leur insignifiante permissivité, ne nous permettent-elles pas d’échapper à ces totalitarismes ?
Ce serait trop vite se rassurer.
En effet, dans les sociétés « libérales », au pouvoir d’une justice terrible qui, jadis, tranchait et retranchait dans une mise en scène dramatique où se jouaient le corps, la responsabilité et le salut,, succède une administration judiciaire fonctionnelle rattrapant, sans passion, les bavures qui auront pu échapper aux services des éducateurs, psychiatres, animateurs, permanents ou experts en manipulation des organisations qui nous prennent en charge de la naissance à la mort (cf. Michel Foucault : Surveiller et punir).
Ce n’est pas seulement la peine de mort que nous abolissons, mais toute peine dans la mesure où elle implique la responsabilité personnelle d’un coupable. « Humanistes », gauchistes ou technocrates : tous les discours ne peuvent qu’affirmer l’irresponsabilité du justiciabie qui ne se retrouve devant un tribunal que par une erreur de gestion des organisations sociales ou de l’Etat-providence : il ne s’agit pas de condamner, mais de rééduquer.
Le criminel n’est plus responsable parce que plus personne n’est responsable. (et les prisons débordent…).
Le totalitarisme, c’est aussi quand la vie et la mort sont devenues des marchandises à gérer tranquillement, « fonctionnellement », sans drame et sans chocs pour nos sensibilités douillettes (avortement-pardon IVG, euthanasie, banques d’organes, GPA, etc).
Aussi cette désuétude de la peine de mort est-elle probablement moins l’effet d’une « huma- nisation » que l’indice de l’insignifiance de la mort (cf. le Tabou de la mort mis en évidence dans notre société par Philippe Aries) et la « dévalorisation » de la vie,
On ne retire plus guère la vie parce que la vie ne vaut plus guère.

 

MM

A la une #NLH #Tribunes et entretiens

Bref examen critique du caractère inadmissible de la peine de mort

De Jean de Saint-Jouin à propos de la récente modification du catéchisme :

Images-6Le pape François vient d’approuver une modification du catéchisme de l’Église catholique concernant la peine de mort [1]. Bien plus qu’une question de philosophie politique lointaine et abstraite, il s’agit d’un problème très concret qui nous concerne tous dans notre relation intime avec le Christ.

La question de la peine de mort est complexe et pourrait (devrait) être analysée sous plusieurs angles. Nous nous intéressons ici aux causes de la profonde mutation de ce concept dans la pensée catholique. Ici encore, les sommets neigeux des vérités éternelles semblent fondre aujourd’hui sous l’effets des rayons obscurs des étoile filantes de la nouveauté.

Justice et peine

Dans notre société contemporaine on a tendance à ne plus envisager la peine que sous un aspect correctionnel, c’est-à-dire comme un moyen de modifier le comportement d’un individu criminel ou encore comme le moyen de protéger la société d’une récidive [2]Cette vision tronquée de la justice ignore un aspect important. Punir c’est aussi réparer, c’est à dire rétablir l’équilibre dans une situation objectivement désordonnée.

Pour bien comprendre cet aspect, il faut d’abord rappeler quelques notions fondamentales. Saint Thomas d’Aquin consacre plusieurs articles de la Somme contre les gentils et de la Somme théologique sur la question de la justice [3]. Pour le Docteur Angélique, parfaitement en ligne avec la sagesse antique, la justice est ce qui assure que, dans les relations entre les humains, chacun reçoive ce qui lui est du [4]. Ce devoir provient de la nature même du bien commun dont la justice générale est la vertu propre. Tout déséquilibre dans cet ordre constituera donc une injustice [5]que l’État, gardien du bien commun, veillera à corriger.

Pour le comprendre plus facilement on donnera l’exemple d’un vol. L’ordre a été brisé par un individu A qui a pris le bien (disons la voiture) d’un individu B. S’il est certes pertinent pour l’État d’empêcher l’individu B de recommencer avec la voiture de l’individu C, il serait injuste d’omettre la question de la voiture de A. Celle-ci devra être rendu à son propriétaire. Dans le cas où la voiture ne puisse être restituée (disons qu’elle aura été détruite ou plutôt brûlée pour se coller à l’actualité) l’individu B ne cessera pas d’être responsable de la perte de ladite voiture et devra réparer en payant une somme équivalente et même encourir des dommages dits « punitifs ». C’est, entre autres, pour cette raison qu’une peine plus lourde devrait être infligée à un individu insolvable. Ne pouvant payer, il devra tout de même souffrir une peine proportionnée au mal qu’il a causé.

Si l’argument est relativement facile à comprendre pour ce qui est d’un bien matériel, monnayable, il devient beaucoup plus difficile à accepter pour d’autres fautes comme la calomnie, le viol, le meurtre. Pourtant, le même principe devrait s’appliquer, faire souffrir le coupable pour réparer le mal commis.

Apologie de la vengeance

Unknown-32Il s’agit là de la vertu de vengeance (si, si, j’ai bien dit vertu) dont Saint Thomas a d’ailleurs traité dans la Somme Théologique. En effet, dans la question 108 (IIaIIae), l’Aquinate se penche sur la licéité de la vengeance. Dans l’article 4 de cette question, il éclaire fort bien éclaire la question de la peine qui :

…rétablit l’égalité de la justice, en tant que celui qui par le péché a suivi indûment sa volonté, souffre quelque chose de contraire à celle-ci [6]. Et cette réparation, s’il est fait avec mesure en proportion de la faute commise [7], produira moult fruits à savoir l’amendement (du pécheur), ou du moins sa répression, le repos des autres, le maintien de la justice et l’honneur de Dieu(…) [8].

Voilà une partie des raisons qui amènent St-Thomas d’Aquin à défendre la licéité de la peine de mort à la fois dans la Somme Théologique et dans la Somme contre les gentils. Appuyés sur l’ Écriture [9], il montre comment la peine de mort est parfaitement juste, dans certaines circonstances et moyennant les conditions requises, pour protéger la cité.

Cette défense qui peut paraitre si surprenante à nos susceptibilités déformées, a d’ailleurs été tenue comme seule position possible par l’Église jusqu’à tout récemment [10]. St-Alphonse de Liguori [11], St-Robert Bellarmin [12], Saint-Augustin [13], St-Jérôme [14]et une foule d’autres saints, papes et docteurs ont tous enseigné la même chose.

Repos et justice ou haine ?

Nous avons cité, ci-dessus, les vertus produite par une juste peine infligée au pécheur. L’illustration devient frappante lorsqu’on observe, a contrario, l’effet funeste que peut avoir un crime qui n’est pas suffisamment puni pour la paix de la société.

Nous avons eu, récemment au Québec, le cas d’un cardiologue qui a horriblement assassiné ses tout jeunes enfants à coup de poignard pour faire souffrir son épouse qui venait de le quitter. Comme la peine de mort a été abrogée au Canada, l’assassin en fut quitte pour une peine d’emprisonnement d’où il sortira éventuellement. J’ai été frappé de prendre connaissance de plusieurs commentaires dans les médias sociaux et à la radio d’hommes qui se promettaient, plein de haine, de lui « régler son compte » à sa sortie de prison. Cette haine, si elle est explicable, constitue un redoutable fléau que la cité, par l’application de la véritable justice, devrait chercher à éviter. En ne punissant pas suffisamment un crime odieux, en ne réparant pas, au moins le plus possible, un déséquilibre grave dans les relations entre les hommes, l’État crée un terreau fertile à la naissance de la haine.

Plus récemment, je me souviens d’avoir personnellement souhaité qu’un homme qui avait tué plusieurs policiers avant de prendre le large, soit passé par les armes par les agents à ses trousses. Mieux vaut mort que vif me disais-je. Ma réaction, injuste certes, provenait de la certitude que justice ne serait pas faite et que le criminel finirait par être nourri par le denier public (ce qui arriva effectivement).

Plus proche de nos réalités, les parents, les professeurs, les chefs scouts connaissent bien l’importance de la punition publique pour préserver la paix et éviter des vendettas interminables.

Il ne faut pas sous-estimer l’infection qui se développe dans une société où les membres n’ont pas ou plus confiance dans l’application de la justice. Un crime odieux doit être punis proportionnellement.

Objections

La peine de mort choque nos sensibilités contemporaines ? C’est justement que nous avons perdu une partie de l’acuité de notre sens de la justice, ce qui n’est pas sans conséquence pour nos vies spirituelles, nous le verrons plus loin. Avant d’explorer les raisons qui expliquent notre vision viciée, tentons de répondre rapidement, à quelques objections qui pourraient subsister chez le lecteur.

Les erreurs, si charmantes soient-elles, sont rarement nouvelles mais plutôt, habituellement, des « remix » d’antiques sophismes. Heureusement pour nous, dans la plupart des cas, St-Thomas d’Aquin y avait déjà réfléchi et répondu un bon 7 siècles avant notre naissance. Mettons-nous donc, humblement, à l’école du Saint Docteur pour trouver réponse à ces difficultés.

À ceux qui, cherchant à expliquer les moult justifications de la peine de mort dans l’Écriture sainte, argumentent que la peine de mort pouvait être pensable dans l’Ancien Testament mais est admissible dans la loi d’amour de l’Évangile St-Thomas répond :

La loi évangélique est une loi d’amour. C’est pourquoi ceux qui font le bien par amour, les seuls d’ailleurs qui appartiennent vraiment à l’Évangile, ne doivent pas être terrorisés par des menaces qu’il faut réserver à ceux que l’amour ne pousse pas à bien agir. Ceux-ci ont beau être comptés parmi les fidèles, ils n’en sont pas par le mérite [15].

À ceux qui seraient tenter d’argumenter que le Seigneur nous a spécifiquement commandé de ne pas arracher l’ivraie, St-Thomas répond :

Le Seigneur, en défendant d’arracher l’ivraie, avait en vue la conservation du blé, c’est-à-dire des bons. Ceci s’applique lorsqu’on ne peut faire périr les méchants sans tuer en même temps les bons ; soit parce qu’on ne peut les discerner les uns des autres, soit parce que les méchants ayant de nombreux partisans, leur mise à mort serait dangereuse pour les bons. Aussi le Seigneur préfère-t-il laisser vivre les méchants et réserver la vengeance jusqu’au jugement dernier, plutôt que de s’exposer à faire périr les bons en même temps. Toutefois, si la mise à mort des méchants n’entraîne aucun danger pour les bons, mais assure au contraire leur protection et leur salut, il est licite de mettre à mort les méchants [16].

Pour les autres qui, avec noblesse, s’inquiètent du sort éternel des condamnés dans le couloir de la mort, St-Thomas explique :

Selon l’ordre de sa sagesse, Dieu tantôt supprime immédiatement les pécheurs afin de délivrer les bons ; tantôt leur accorde le temps de se repentir, ce qu’il prévoit également pour le bien de ses élus. La justice humaine fait de même, selon son pouvoir. Elle met à mort ceux qui sont dangereux pour les autres, mais elle épargne, dans l’espoir de leur repentance, ceux qui pèchent gravement sans nuire aux autres [17].

Il ajoute même dans la Somme contre les Gentils :

s’ils sont si obstinés, que même au moment de la mort leur cœur ne se détourne pas du mal, il est possible de faire un jugement hautement probable selon lequel ils ne renonceraient jamais au mal et qu’ils ne feraient jamais bon usage de leurs facultés [18].

Pour ceux encore qui, avec le Pape François [19], mettent de l’avant la dignité humaine qui défendrait de tuer tout homme, St-Thomas répond :

Par le péché l’homme s’écarte de l’ordre prescrit par la raison ; c’est pourquoi il déchoit de la dignité humaine qui consiste à naître libre et à exister pour soi ; il tombe ainsi dans la servitude qui est celle des bêtes, de telle sorte que l’on peut disposer de lui selon qu’il est utile aux autres, selon le Psaume (49, 21) : « L’homme, dans son orgueil ne l’a pas compris ; il est descendu au rang des bêtes ; il leur est devenu semblable », et ailleurs (Pr 11, 29) : « L’insensé sera l’esclave du sage. » Voilà pourquoi, s’il est mauvais en soi de tuer un homme qui garde sa dignité, ce peut être un bien que de mettre à mort un pécheur, absolument comme on abat une bête ; on peut même dire avec Aristote qu’un homme mauvais est pire qu’une bête et plus nuisible. [20]

Après avoir répondu à quelques-unes des objections possibles, nous tenons maintenant à discuter des causes de ce changement inopiné dans l’esprit catholique.

Lex Orandi…

La condamnation de la peine de mort constitue une curieuse nouveauté pour la pensée catholique, comme nous l’avons montré. Et ce changement de conception, se fait à la faveur de l’opinion à la mode, au diapason de l’esprit du monde [21]. D’où peut donc bien venir cet éloignement de la pensée traditionnelle sur cette question ? Pour le comprendre, vous me permettrez ce qui pourrait parait être une courte digression.

De Missa

Repetitio Mater Studio Est dit-on. La fascinante et complexe nature humaine et sa prodigieuse intelligence progresse par la répétition ordonnée. Tous les formateurs, de tous les temps, savent à quel point il est essentiel de répéter pour que le savoir pénètre [22]. Cette règle s’applique aussi à la Foi. Le cycle liturgique [23] et son enchainement de fêtes, ourlés de textes admirables, communiquent l’essence de la Foi selon un mode qui respecte admirablement bien le rythme respiratoire de la psyché humaine.

Ce lien entre nature humaine et la liturgie est très intime et le vénérable adage Lex Orandi, Lex Credendi le souligne admirablement. Dis-moi comment tu pries, je te dirai ce que tu crois.  Or, comme le siège de la Foi est dans l’intelligence [24] les leçons répétées de la liturgie informent l’être en entier, y compris dans ses aspects culturels et politiques. Si la culture occidentale a été faite pour la messe, comme l’a dit magnifiquement John Senior, des mutations critiques à la liturgie auront nécessairement un impact sur les socles de la pensée, de la culture, de la politique.

Nouvel ordo, nouvel ordre… 

Or ces changements majeurs ont eu lieu. Loin de n’être que cosmétique, le nouveau rite de la messe promulgué par Paul VI fut un véritable tsunami dont nous commençons à voir, hélas, les conséquences cataclysmiques multiformes. Ce bouleversement avait été clairement dénoncé et ses conséquences prophétisées. En effet, dans leur Bref Examen Critique, ouvrage hélas ignoré aujourd’hui, les Cardinaux Bacci et Ottaviani [25] disait :

Tant de nouveautés apparaissent dans le nouvel ORDO MISSAE, et en revanche tant de choses éternelles s’y trouvent reléguées à une place mineure ou à une autre place, — si même elles y trouvent encore une place, — que pourrait se trouver renforcé et changé en certitude le doute, qui malheureusement s’insinue dans de nombreux milieux, selon lequel des vérités toujours crues par le peuple chrétien pourraient changer ou être passées sous silence sans qu’il y ait infidélité au dépôt sacré de la doctrine auquel la foi catholique est liée pour l’éternité [26].

Il faut bien admettre que le temps semblent aux réinterprétations doctrinales, entre autres, pour ce qui est de la peine de mort. Nous pourrions étudier bien des impacts desdits changements liturgiques mais nous nous limiterons, ici, à ceux qui semblent être liés à cette question.

Suscipe

Un des changements critiques du nouvel ordo de la messe fut celui relié à l’offertoire [27]. Certes moins spectaculaire que le passage au vernaculaire ou le changement d’orientation, cette mine sous-marine était pourtant dotée d’une tête nucléaire. Le Bref examen critique avait d’ailleurs, sur ce point, souligné plusieurs problèmes, en particulier en relation avec la notion de Sacrifice.

Images-7Mais le nouvel ORDO MISSAE dénature l’offrande en la dégradant. Il la fait consister en une sorte d’échange entre Dieu et l’homme : l’homme apporte le pain et Dieu le change en pain de vie ; l’homme apporte le vin, et Dieu en fait une boisson spirituelle : ” Tu es béni, Seigneur Dieu de l’univers, parce que de ta libéralité nous avons reçu le pain (ou : le vin) que nous t’offrons, fruit de la terre (ou : de la vigne) et du travail de l’homme, d’où provient pour nous le pain de vie (ou : la boisson spirituelle) “.

L’offertoire traditionnel est, quant à lui, tout entier orienté vers le sacrifice unique du Christ. En réalité, toute la liturgie de la Sainte Messe dans le rite traditionnel rend présent, réellement et liturgiquement, ce sacrifice et insistant sur sa nature propitiatoire et soulignant l’offrande de la Présence Réelle à la Trinité. C’est peu surprenant étant donné que la messe EST substantiellement et réellement le renouvellement non-sanglant du sacrifice de la croix. C’est bien d’ailleurs cette insistance sur le Sacrifice qui séparait si clairement la doctrine catholique des erreurs protestantes. C’est bien cela qu’on a cherché à occulter pour favoriser le pseudo-rapprochement post-conciliaire.

Ce nouveau silence liturgique, sur un aspect pourtant si critique a, par voie de conséquences et en vertu de cette intimité entre Foi et liturgie dont nous avons parlé, modifié la catéchèse, les sermons, les travaux des théologiens. De plus en plus, le peuple de Dieu, ainsi affamé, s’est trouvé en carence grave de vitamines intellectuelles et spirituelles. Privé de clarté sur la notion de sacrifice, le nouveau rit, quant à lui, continue toujours à porter une conception réductrice de la messe, banquet, rassemblement des enfants de Dieu, action de grâce.

Or, qu’est-ce donc que ce Sacrifice, dont on a cherché à épurer la liturgie, sinon l’exécution d’une peine de mort ?

Qu’en pense le Bon Dieu ?

Loin d’être contre la peine de mort, dans l’Ancien Testament, Dieu, législateur suprême, l’a plutôt expressément commandé pour une longue liste de crimes [28], dont l’adultère. C’est un appliquant cet ordre divin que les pharisiens vinrent demander au Christ ce qu’il pensait de la peine de mort :

Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or Moïse, dans la Loi, nous a ordonné de lapider de telles personnes. (Jean 8, 4-5)

Une lecture superficielle de cette page de l’Évangile pourrait nous laisser croire que le Je ne vous condamne pas non plus [29]de notre Seigneur à Marie-Madeleine constitue une approbation de l’opinion du Pape François. Mais pourtant, le Fils de l’Homme nous a bien dit : Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes ; je ne suis pas venu abolir, mais parfaire [30].

Cette perfection de la loi nous ramène au centre de la geste du Salut et donc de la Messe. Ne nous y trompons point. La femme adultère n’a pas été acquittée suite à un vice de procédure ! Elle était coupable. Elle le savait. Et sa peine de mort, juste, a bel bien été appliquée, mais comme en différé.

Lorsque Notre-Seigneur Jésus pardonne la femme adultère, Il n’élimine pas sa peine avec une baguette magique, Il la prend sur Lui. Sur le calvaire, cloué sur la croix, il subit la juste sentence de Marie-Madeleine. Les pierres des pharisiens sont changées en toutes sortes d’outrages et de tortures.

Dire subir, c’est parler court. Comme Dieu Il a créé, il a légiféré, Il a été offensé, Il a jugé et et condamné, Il a exigé réparation, Il s’est incarné, Il s’est fait victime, Il a dit voici je viens, Il s’est offert librement, Il a institué le sacerdoce, Il meurt, il agrée l’offrande ; Son juste courroux est apaisé. Et jusqu’à la fin des temps, la messe renouvelle inlassablement cette tragédie divine.

La Croix est une peine de mort qui dépasse de loin la condamnation lâche de Pilate. Le Sacrifice du Christ représente la peine de mort librement acceptée et qui constitue le paiement de l’incommensurable dette justement exigée par Dieu pour rééquilibrer la justice éternelle offensée.

Va, ne pêche plus.

Méditer sur cet insondable mystère d’un Dieu qui prend sur lui une condamnation qui est nôtre, nous projette violemment devant notre condition de coupables, de rachetés. Ce constat est bouleversant et a plusieurs conséquences. Marie-Madeleine, reconnaissante et orante, alla couvrir les pieds du Sauveur de ses larmes, puis les oignit d’un parfum hors de prix et les essuya de ses beaux cheveux.

Contempler le Christ sur la Croix c’est, comme l’a dit de si belle façon le Père de Blignières, jeter sa misère dans le mystère [31]. Pécheur, couvert de plaies, le chrétien habitué à méditer la Passion pleure sa vie et cherche à la réformer. Il acceptera aussi de souffrir, pour réparer, pour compléter, en son corps et en son âme, ce qui manque à la Passion du Christ [32]. Il comprendra la peine, juste, comme un remède. Même la souffrance injuste lui paraitra essentielle dans la très délicate horlogerie de Dieu. Voulant imiter son maitre, il trouvera une joie profonde à payer pour les autres. Il voudra se sacrifier et offrir ces sacrifices, tout couvert de lui-même, avec le prêtre, sur la patène, pendant l’offertoire, pour tous ceux qui ne pleurent pas encore leur misère devant le mystère.

Le blues de l’homme déchu

Il est tellement plus rassurant, pour l’homme déchu, de s’imaginer un monde où rien ne se paye. Où la peine n’existe que pour « réformer » le coupable. Où la stricte rédhibition des dettes est un conte de grand-mères. Un monde, bref, où la peine mort n’existe pas. Où les conséquences de nos actes sont magiquement effacées, par un coup de baguette magique, sans conséquences. C’est la rêverie hédoniste, l’adolescence élevé au rang de magistrat, qui s’invite dans le Temple.

Perdu dans le jardin

Privé des échos répétés d’une liturgie signifiante et de la catéchèse du Salut, est-il réellement surprenant que l’homme cherche à cacher sa nudité ? Être contre la peine de mort, c’est au fond se mentir à soi-même. Si c’est refuser sa propre culpabilité ontologique et refuser la sentence de mort où figure son prénom, c’est aussi refuser la joie indicible de Pâques. Mon frère. T’es-tu interrogé pourquoi tu réagis de manière si épidermique à cette question qui, au fond, devrait te laisser froid. Es-tu dans le corridor de la mort ? A-t-on prononcé contre toi la sentence fatale ? Alors pourquoi tant de passion à débattre de cette question ? Ne serait-ce pas qu’en fait, si ! Tu sais bien, au fond de toi-même, que, comme moi, tu mérites la mort 100 fois. Jette-toi dans les bras du mystère et accepte ta culpabilité profonde. Ce mystère n’est pas néant ; Il est amour et vérité. Écoute la voie de l’Église qui psalmodie dans sa liturgie de toujours, avec tant de beauté, la Miséricorde de ce Dieu qui a réglé la note éternelle.

Tous, prions pour que nos contemporains puissent avoir accès, de plus en plus, à cette liturgie extraordinaire (sic) qui assure aux âmes la vraie joie de l’Évangile et à l’Occident, une culture qui soit digne de sa vocation.


[1]Le nouveau paragraphe 2267 se lit comme suit Pendant longtemps, le recours à la peine de mort de la part de l’autorité légitime, après un procès régulier, fut considéré comme une réponse adaptée a (sic)la gravité de certains délits, et un moyen acceptable, bien qu’extrême, pour la sauvegarde du bien commun. Aujourd’hui on est de plus en plus conscient que la personne ne perd pas sa dignité, même après avoir commis des crimes très graves. En outre, s’est répandue une nouvelle compréhension du sens de sanctions pénales de la part de l’État. On a également mis au point des systèmes de détention plus efficaces pour garantir la sécurité à laquelle les citoyens ont droit, et qui n’enlèvent pas définitivement au coupable la possibilité de se repentir. C’est pourquoi l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que « la peine de mort est une mesure inhumaine qui blesse la dignité personnelle » [1]et elle s’engage de façon déterminée, en vue de son abolition partout dans le monde. Nous nous permettons de noter que le pape ce cite lui-même comme l’unique référence et source d’autorité.

[2]C’est d’ailleurs ce qui est signifiée par le nouveau texte du catéchisme : En outre, s’est répandue une nouvelle compréhension du sens de sanctions pénales de la part de l’État.Ibid.

[3]Pour la Somme théologique on se réfèrera à la Pars Secunda, Secundae (IIaIIae) questions 57-78

[4]La justice est l’habitus par lequel on donne, d’une perpétuelle et constante volonté, à chacun son droit.ST, IIaIIae, Question 58, article 1.

[5]Le juste en question est ainsi la proportion, et l’injuste ce qui est en dehors de la proportion. L’injuste peut donc être soit le trop, soit le trop peu, et c’est bien là ce qui se produit effectivement, puisque celui qui commet une injustice a plus que sa part du bien distribué, et celui qui la subit moins que sa part(Aristote, Éthique à Nicomaque, Chapitre VII)

[6]ST, IIaIIae, Question 58, article 4.

[7]Virtus vindicationis consistit in hoc, ut homo secundum omnes circumstantias

debitam mensuram in vindicando observet. ST Ila Ilae,q.108, a.2, ad 3. Il faut d’ailleurs préciser que déjà Aristote (et à plus forte raisons chez les auteurs chrétiens) on constate la difficulté pour l’homme d’agir avec proportion étant donné la virulence de la vertu de colère. Voir Blais, M. (1964). La colère selon Sénèque et selon saint Thomas. Laval théologique et philosophique,20(2), 247-290.

[8]Ila Ilae,q.108, a.2 C’est moi qui souligne.

[9]Saint Thomas cite comme suite : Cependant, il est écrit dans l’Exode (22, 18) :  Tu ne laisseras pas vivre les magiciens, et dans le Psaume (101, 8)  : Chaque matin, j’exterminerai tous les pécheurs du pays.ST, Ila Ilae,q.64, a.2. On pourrait ajouter aussi l’extrait de la Genèse : Qui verse le sang de l’homme, par l’homme aura son sang versé. Car à l’image de Dieu l’homme a été fait.Genèse 9,6

[10]Les versions de 1992 et 1998 du catéchisme de l’Église Catholique comprenait toujours une reconnaissance (de plus en plus adoucie) de l’admissibilité de la peine de mort. Les jésuites sont d’ailleurs reconnus pour leur militantisme pour l’abolition de cet article du catéchisme. Voir : Gouy, P. La Peine de Mort chez St-Thomas, Salve Regina, (s.d.) consulté le 3 août 2018 au http://salve-regina.com/index.php?title=La_peine_de_mort_chez_St_Thomas_d%27Aquin

[11]Secus est de proscriptis quos occidendi cuius acutoritas publica datur : idque non injuste, cum ad Reipublicam defensionem sit necessarium. Theologia Moralis, Dubium II

[12]Dans son traité sur le gouvernement civil, De Laicis(paragraphe 5), St-Robert Bellarmin attaque les Anabaptistes et autres hérétiques qui soutiennent que la peine de mort est illicite.

[13]Si celui qui tue volontairement son semblable commet un assassinat, il existe cependant des cas où la peine de mort peut être donnée sans péché, comme lorsqu’un soldat tue son ennemi ou qu’un juge prononce une peine capitale contre l’auteur d’un crime.St-Augustin, Du libre arbitre

[14]Celui qui frappe les méchants dans leurs vices et porte un instrument de mort pour tuer les scélérats incorrigibles, celui-là est ministre de Dieu. St-Jérôme, Commentaire sur le livre d’Ézéchiel

[15]ST, IIaIIae, Question 108, article 1, réponse 3

[16]ST, IIaIIae, Question 64, article 2, réponse 1

[17]ST, IIaIIae, Question 64, article 2, réponse 2

[18]Summa Contra Gentiles, III, 146

[19]« la peine de mort est une mesure inhumaine qui blesse la dignité personnelle ». C’est d’ailleurs ce que le Pape soutient lorsqu’il ce cite, comme argument d’autorité dans le libellé du catéchisme. « la peine de mort est une mesure inhumaine qui blesse la dignité personnelle ».

[20]ST, IIaIIae, Question 64, article 2, réponse 2

[21]En soi, ça devrait inspirer un doute salutaire…

[22]La pscyhologie contemporaine continue, d’ailleurs, à constater cette réalité Wogan, M., & Waters, R. H. (1959). The role of repetition in learningThe American journal of psychology.

[23]Nous faisons ici référence au cycle liturgique traditionnel.

[24]ST, IIaIIae, Question 4, article 2

[25]Le cardinal Ottaviani était le préfet de la Congrégation pour la Foi lors de la promulgation

[26]Lettre

[27]Pour ceux qui ont envie de creuser la question et qui dispose d’une formation philosophique et théologie minimum, nous recommandons la lecture de l’étude du R.P. Guérard des Lauriers, O.P., concernant la question de l’offertoire et disponible à l’adresse suivante :

[28]Philip Thompson dans son ouvrage sur St-Augustin et la peine de mort en relève 11 à savoir idolatrie, fausse propéthie, travailler pendant le sabat, sorcellerie, blasphème, désobéissance aux autorités religieuses, l’adultère, prostitution, inceste, sodomie, bestialité. Thompson, Philip. Saint Augustine, Saint Augustin and the Death Penalty  : Justice as the Balance of Mercy and Judgement, Augustinian Studies(2009), 40 :2 p. 184 p.7

[29]Jean 4, 11

[30]Mathieu, 5, 17

[31]Sermon du Xe Dimanche après la Pentecôte. Chéméré, Juillet 2018.

[32]Colossiens 1, 24

Source : Lesalonbeige

Tribunes et entretiens

Continuité doctrinale du magistère catholique : le cas de la peine de mort

Cadre de réflexion

J’ai tout récemment abordé dans un livre la question de la continuité de l’enseignement de l’Eglise, développement dans le temps et dans l’histoire de la Révélation d’un Dieu éternel (« La révélation chrétienne ou l’éternité dans le temps », Artège Lethielleux 2018). Le message biblique vient d’un Dieu infini, qui transcende tous nos concepts ; mais ce Dieu s’y est exprimé pour nous à travers le langage humain, et ce message se présente comme langage de vérité. Cette vérité vise l’objet de la révélation, la foi et les mœurs (morale) ; mais évidemment pas des notions scientifiques ou sociologiques. Cela dit le mot de vérité est à prendre au sérieux : cela veut dire que le langage humain qui est utilisé est capables de porter de vérités durables à son niveau. Les sources en sont les Ecritures et la Tradition (sachant que la Tradition bien comprise est ce qui a été transmis avec le dépôt de la foi, pas comme certains le pensent aujourd’hui un corpus évolutif).

Ce message, cette parole, ont fait ensuite l’objet de ce qu’on appelle un développement. En effet, d’une part il y une compréhension toujours meilleure de son sens ; d’autre part des questions nouvelles sont constamment posées par l’évolution de la société humaine, des questions scientifiques au sens large mais aussi des questions liées à la vie commune et son développement culturel et institutionnel (politique et économique). Mais comme ces énoncés successifs se présentent comme énoncés de vérités, il ne s’agit pas comme certains l’expliquent de passer des textes anciens au filtre de philosophies successives et contradictoires, pour en tirer chaque fois des idées différentes, mais d’un développement cohérent dans le temps, produisant des énoncés dont la validité et la compréhension persistent à travers le temps. Les énoncés nouveaux ne résultent pas d’une décision arbitraire modifiant les idées et préceptes antérieurs ; mais ils se dégagent comme la mise en évidence de vérités contenues dans la révélation, authentifiées par le magistère, et cohérentes avec les énoncés antérieurs.

Cela implique l’affirmation de la capacité de tous ces énoncés à transmettre une vérité permanente ; mais cela n’exclut pas qu’il soit bon ou même nécessaire à l’occasion de les formuler en termes plus précis. Il est évident que la crédibilité du magistère dépend de cette continuité. Sinon il n’énonce pas une vérité permanente autant qu’il puisse le faire, mais ne donne qu’un repère transitoire. Mais naturellement, et le point est essentiel, le degré d’autorité de ces énoncés est très variable selon les circonstances de leur énonciation. La prétention à la vérité permanente n’a de sens que pour les énoncés manifestement produits à cet effet.

J’ai par ailleurs analysé dans ce même livre les cas où des évolutions pouvaient apparaître contradictoires avec cette cohérence dans le temps. Sur la base du recueil des textes du magistère qu’est le Denzinger, ils me paraissent principalement au nombre de trois : la condamnation ancienne du prêt à intérêt ; le passage de la condamnation de la liberté des cultes au XIXe siècle à un concept de liberté religieuse sous Vatican II ; et enfin l’adage ‘pas de salut hors de l’Eglise’. Notons que dans les deux premiers exemples on n’est sans doute pas dans des cas de magistère infaillible ; mais leur importance historique a été et reste considérable. Ce qui m’est apparu alors est que l’évolution, quand elle est réelle, a dépendu de deux types de prise en considération. C’est en premier lieu parce qu’intervient une dimension qui n’est pas liée à la foi et aux mœurs : une évolution des connaissances économiques pour le prêt à intérêt, des développements de la base juridico-politique de la société dans le cas des droits et libertés. C’est en second lieu parce qu’est apparu le besoin de mieux expliciter les rapports entre plusieurs vérités révélées, jusques là pas complétement harmonisées : dans le cas de la liberté religieuse c’était la prise en compte de la liberté de l’acte d’adhésion à la foi, en regard du devoir de recherche de la vérité et de son respect ; dans le cas de l’adage ‘hors de l’Eglise pas de salut’ entre le salut universel voulu par Dieu et la médiation unique du Christ à travers l’Eglise. Ce qui a conduit à des énoncés nouveaux a donc été soit la prise en compte d’éléments extérieurs à l’objet de la révélation, soit une meilleure articulation entre des éléments révélés dont le lien n’avait pas été suffisamment élaboré ; dans les deux cas en général face à l’émergence de problèmes nouveaux. Il s’en déduit que la contradiction apparente entre énoncés n’est donc pas véritablement une rupture dans le développement de la Révélation. Je renvoie à mon livre pour l’analyse de ces exemples.

Si on se situe ce cadre, comment analyser le récent changement apporté au catéchisme à la demande du Pape François, portant sur la peine de mort ?

Cas de la peine de mort : problématique antérieure

Quel était l’état des lieux antérieur ? Aucune source dans les Ecritures ne conduit d’abord à conclure directement qu’elle est illicite, au contraire. Certes le décalogue nous dit « Tu ne tueras pas » mais ce précepte fait partie de la Loi mosaïque qui prévoit des peines de mort pour de nombreux cas. Bien sûr ces prescriptions ne sont plus considérées valides en soi, mais le fait est que la Loi, donnée par Dieu, ne voyait aucune contradiction entre le précepte de ne pas tuer, qui s’adresse aux individus, et l’application de la peine de mort par une autorité légitime en cas de crime grave. Et le Nouveau testament ne contredit en rien l’Ancien sur ces points. Même le jugement et la mort de Jésus ne conduisent pas à une remise en cause de la peine de mort, tout au contraire (ce pouvoir est reconnu par Jésus à Pilate, alors même que ce dernier en fera un usage inique). Ensuite, et comme le notait la précédente rédaction du Catéchisme, la Tradition est largement unanime à reconnaître la licéité de la peine de mort, avec comme on l’a vu de solides bases dans la Révélation. Il est à noter en outre qu’on ne se fondait pas sur le seul besoin pratique de mettre un criminel hors d’état de nuire ou de dissuader les candidats, mais d’abord sur le droit du pouvoir politique, reconnu par la Bible, de punir des coupables, punition qui était considérée comme nécessaire.

Par ailleurs il n’y a aucun fait nouveau qui ait émergé depuis (en dehors de l’évolution du sentiment public dominant) et qui remette en cause ces raisonnements anciens, cohérents et circonstanciés. Les arguments des abolitionnistes sont présents depuis longtemps. Ni problème de conciliation avec une autre vérité révélée, qu’on n’aurait pas traité. La situation est donc très différente des questions évoquées ci-dessus, la liberté religieuse par exemple. Rien de commun non plus avec l’esclavage, qui n’a jamais fait l’objet d’une approbation explicitée et développée, même s’il a été longtemps toléré comme fait.

En revanche il est exact que les pontifes récents ont très clairement pris position contre la peine de mort. Mais ils l’ont fait dans le contexte de la société actuelle, compte tenu à la fois de sa capacité à mieux contrôler les criminels, et du souhait croissant de les réhabiliter quand c’était possible. Et ils ont gardé le principe de la licéité de cette peine, sans donc invalider les positions antérieures.

La modification du Catéchisme

Rappelons ce que dit le nouveau texte :

« Pendant longtemps, le recours à la peine de mort de la part de l’autorité légitime, après un procès régulier, fut considéré comme une réponse adaptée à la gravité de certains délits, et un moyen acceptable, bien qu’extrême, pour la sauvegarde du bien commun. Aujourd’hui on est de plus en plus conscient que la personne ne perd pas sa dignité, même après avoir commis des crimes très graves. En outre, s’est répandue une nouvelle compréhension du sens de sanctions pénales de la part de l’État. On a également mis au point des systèmes de détention plus efficaces pour garantir la sécurité à laquelle les citoyens ont droit, et qui n’enlèvent pas définitivement au coupable la possibilité de se repentir. C’est pourquoi l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que ’’la peine de mort est inadmissible car elle atteinte à l’inviolabilité et à la dignité de la personne’’ et elle s’engage de façon déterminée, en vue de son abolition partout dans le monde. »

Il a été commenté en outre dans une lettre aux évêques de la Congrégation pour la Doctrine de la foi. On y notera le souci de montrer une certaine continuité malgré l’impression de rupture que donne d’emblée la modification.

Le point central paraît être la considération nouvelle à l’égard de la dignité humaine aujourd’hui. S’y ajoute un rappel des progrès des systèmes de détention ainsi qu’une conception nouvelle du sens des sanctions pénales (qui ne serait plus considérée qu’en vue de la réhabilitation du criminel). Ce qui peut paraître ne faire référence qu’au seul contexte actuel, supposé acquis définitivement. En revanche la phrase suivante affirme que la peine de mort est inadmissible. Ce qui semble être une affirmation à valeur permanente. On remarquera qu’aucune allusion n’est faite à un élément essentiel de l’ancienne conception, la notion de punition, et a fortiori l’idée d’expiation. Dans ce contexte il n’est pas surprenant que le texte ait fait l’objet de débats intenses.

Je n’évoquerai pas ici la question de son degré d’autorité : il serait très surprenant que la simple modification d’un passage du catéchisme ait valeur de proclamation solennelle infaillible. Mais l’importance de la décision, demandée par le Pape, mérite considération.

Lectures possible

Il semble pour simplifier qu’il puisse faire l’objet de trois interprétations possibles :

1. Première compréhension (en continuité) : « Le contexte moderne est tel que la peine de mort est actuellement inadmissible. Mais ce pourrait être différent dans d’autres contextes. »

Avantage : il y alors continuité potentielle avec la doctrine antérieure.

Inconvénient : cette lecture n’est pas tout à fait cohérente avec la formulation du dernier paragraphe. Encore qu’on pourrait soutenir que le terme ‘inadmissible’ est distinct de ‘mauvais’ et peut ne se référer qu’à un contexte précis, actuel sans impliquer de valeur absolue et permanente.

Une variante consisterait à dire qu’on n’exclut pas que la peine de mort soit possible dans d’autres contextes différents du nôtre, mais qu’on considère qu’il est désormais acquis que cette peine est choquante en regard du respect dû à la vie. Cette variante conduit aux mêmes remarques ; elle est plus cohérente avec le dernier paragraphe du texte, mais elle rend moins bien compte des développements passés.

2. Deuxième compréhension (évolutive) : « On n’y voyait pas encore clair dans le passé ; mais outre l’efficacité nouvelle des méthodes de détention, les progrès de la conscience humaine sur la dignité de la personne ou sur le sens des pénalités sont tels qu’on a enfin compris que la peine de mort était inadmissible en soi ».

Avantage : elle est plus cohérente avec le texte.

Inconvénients : il y a d’abord rupture manifeste avec la tradition. Ensuite on s’appuie pour cela sur une notion de conscience d’époque. Mais une telle conscience peut changer à nouveau. On peut par exemple redevenir sensible à l’horreur des crimes commis et à l’auto-dégradation du criminel. Faudra-t-il alors changer à nouveau le texte ? Mais quel est le sens d’une affirmation magistérielle soumise au sentiment de l’époque ? Les affirmations précédentes étaient aussi intemporelles que la nouvelle : si elles peuvent être caduques, l’actuelle peut l’être aussi un jour.

En outre, en conséquence, une telle ligne de raisonnement impactera inévitablement d’autres affirmations de l’Eglise, qui seront suspectées de pouvoir être modifiées elles aussi en fonction de l’évolution du sentiment public. Le risque est aggravé en l’espèce par le fait que la notion de dignité sur laquelle on se base (notion peu utilisée traditionnellement et donc peu balisée doctrinalement) reste assez ambiguë à ce stade. Prenons l’exemple de l’euthanasie : certains proclament sous ce nom un ‘droit à mourir dans la dignité’ ; pour eux la dignité, c’est de mourir. Et ils peuvent prétendre qu’un jour les ‘progrès de la conscience’ reconnaîtront une telle liberté de choisir le moment de sa mort. Cette belle conscience moderne ne voit d’ailleurs aucun inconvénient à l’avortement comme à l’euthanasie. Son utilisation comme guide moral est donc pour le moins risquée. Par ailleurs, sur le fond, est-il vraiment moins digne d’être exécuté parce qu’on a commis un crime abominable, que de passer sa vie enfermé ? Est-ce toujours plus efficace en termes de conversion et de repentance du criminel ? Dans nos prisons telles qu’elles sont ? Et l’idée ancienne que le criminel avait baissé en dignité (sans la perdre totalement, mais assez pour s’exclure lui-même de la société) était-elle si absurde ? En tout cas elle est passablement biblique…

3. Troisième compréhension (relativisante) « les lectures et interprétations varient selon les époques ; la peine de mort a été admise dans la philosophie et la société de l’époque, dont acte, mais elle ne convient plus à celle de la nôtre ». C’est au fond le modèle dit herméneutique de feu le RP Geffré (que j’évoque dans le livre ci-dessus) et de bien d’autres.

Avantage : paradoxalement il y a apparemment moindre reniement du passé car on admet qu’il avait son sens en son temps. Mais en réalité, ce faisant on lui refuse toute pertinence et pour nous, et en soi.

Inconvénient : cette ligne ruine radicalement la notion de vérité permanente et l’autorité du magistère.

Conclusion

Il me paraît en définitive que malgré ses limites, seule la première interprétation est cohérente avec la logique du développement doctrinal exposée ci-dessus. Mais compte tenu de ses limites et relatives imprécisions, même alors elle ne représente sans doute qu’une phase ou une étape.

A mon sens, il faudrait travailler notamment plusieurs champs de réflexion. D’abord intégrer plus clairement l’idée traditionnelle d’expiation et au moins de punition, et tout au moins rendre compte de son contenu de vérité, enraciné dans la Révélation. Ensuite, aborder ce qui se passerait dans le cas d’environnements culturels et sociaux très différents du nôtre, ou d’échec moral ou social avéré de notre société, dont les dérives sont mortifères. Enfin, approfondir et compléter par d’autres références (devoir, respect, responsabilité, nature humaine, péché etc.) la notion encore trop floue de dignité. Le travail continue donc.

Source : Pierre de Lauzun

En France #NLQ

Le Vatican corrige la version française de la modification du catéchisme sur la peine de mort

Le Vatican corrige la traduction française de son article sur la peine de mort

La Congrégation pour la doctrine de la foi a amélioré la traduction française du nouveau chapitre du Catéchisme de l’Église catholique sur la peine de mort.
Plus fidèle aux propos du pape en italien, la nouvelle rédaction qualifie cette mesure d’« inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne ».
La nouvelle formulation – en français – du numéro 2267 du Catéchisme de l’Église catholique sur la peine de mort vient d’être actualisée sur le site Internet du Vatican. La nouvelle traduction est plus fidèle à l’italien (mais aussi au latin, à l’anglais ou à l’allemand).

Dans la première traduction, communiquée le 2 août par la salle de presse du Saint-Siège, le dernier paragraphe était ainsi rédigé : « C’est pourquoi l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que ’la peine de mort est une mesure inhumaine qui blesse la dignité personnelle’ et elle s’engage de façon déterminée, en vue de son abolition partout dans le monde. »

Or cette citation fait référence à un discours du pape François prononcé le 11 octobre 2017 et adressé aux participants à la rencontre organisée par le Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation.

Désormais, la nouvelle formulation rectifiée par la Congrégation pour la doctrine de la foi est plus conforme aux propos du pape en italien ? : « la pena di morte è inammissibile perché attenta all’inviolabilità e dignità della persona ».

Inviolabilité et dignité de la personne
La mesure n’est plus « inhumaine » mais « inadmissible ». Et elle « attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne » au lieu de « blesser » seulement sa « dignité ».

Le numéro 2267 du Catéchisme de l’Église catholique est donc désormais ainsi rédigé en français ? : « Pendant longtemps, le recours à la peine de mort de la part de l’autorité légitime, après un procès régulier, fut considéré comme une réponse adaptée à la gravité de certains délits, et un moyen acceptable, bien qu’extrême, pour la sauvegarde du bien commun.

Aujourd’hui on est de plus en plus conscient que la personne ne perd pas sa dignité, même après avoir commis des crimes très graves. En outre, s’est répandue une nouvelle compréhension du sens de sanctions pénales de la part de l’État. On a également mis au point des systèmes de détention plus efficaces pour garantir la sécurité à laquelle les citoyens ont droit, et qui n’enlèvent pas définitivement au coupable la possibilité de se repentir.

C’est pourquoi l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que ’’la peine de mort est inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne’’ et elle s’engage de façon déterminée, en vue de son abolition partout dans le monde. »

Source : WDTPRS.COM

Tribunes et entretiens

Quelques remarques sur la peine de mort

de Guillaume de Thieulloy :

Dans la torpeur estivale, nous avons appris que le Pape François avait décidé de modifier le Catéchisme de l’Église catholique, de manière à rendre « inadmissible » la peine de mort (et même « inhumaine » dans la version française).

Cette modification, rendue publique le 2 août, a été approuvée par le Pape le 11 mai.

Désormais, le paragraphe 2267 sera ainsi rédigé : « Pendant longtemps, le recours à la peine de mort de la part de l’autorité légitime, après un procès régulier, fut considéré comme une réponse adaptée a la gravité de certains délits, et un moyen acceptable, bien qu’extrême, pour la sauvegarde du bien commun. Aujourd’hui on est de plus en plus conscient que la personne ne perd pas sa dignité, même après avoir commis des crimes très graves. En outre, s’est répandue une nouvelle compréhension du sens de sanctions pénales de la part de l’État. On a également mis au point des systèmes de détention plus efficaces pour garantir la sécurité à laquelle les citoyens ont droit, et qui n’enlèvent pas définitivement au coupable la possibilité de se repentir. C’est pourquoi l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que “la peine de mort est une mesure inhumaine qui blesse la dignité personnelle” et elle s’engage de façon déterminée, en vue de son abolition partout dans le monde. »

Auparavant, il commençait ainsi : « L’enseignement traditionnel de l’Église n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort, si celle-ci est l’unique moyen praticable pour protéger efficacement, de l’injuste agresseur, la vie d’êtres humains. »

Personne, bien sûr, ne peut s’étonner que l’Église s’engage pour limiter au maximum l’utilisation de la peine capitale, en proposant notamment d’autres peines efficaces.

Mais les justifications du nouveau texte me semblent extrêmement problématiques.

D’abord, elles passent par pertes et profits des siècles d’enseignement de la Bible et des docteurs de l’Église – anéantis par une simple référence à un discours du Pape actuel.

Va-t-il falloir récrire la parole du Bon Larron qui, crucifié avec le Christ, reconnaît que la peine est, pour lui, justifiée ?

Il est, par ailleurs, d’une folle imprudence d’affirmer que, dorénavant, les systèmes de détention suffisent à garantir la sécurité des citoyens. En France, la possibilité de relâcher des terroristes ou des psychopathes, même condamnés à la prison perpétuelle, est bien réelle et prévue par le Code pénal.

D’ailleurs, est-il si évident qu’une peine de prison à perpétuité soit beaucoup plus respectueuse de la dignité humaine que la peine capitale ? Cette der­nière a, au contraire souvent, dans l’histoire, été considérée comme une occasion de rédemption pour le condamné.

Que la prudence, vertu politique par excellence, incite à limiter autant que faire se peut l’usage de la peine de mort ne me choque pas le moins du monde. Cela me semble, au contraire, le signe d’un plus grand respect de la dignité humaine.

Mais que, par principe, la peine de mort soit condamnée comme inhumaine me semble grave.

Cela ruine la continuité de l’enseignement moral de l’Église. Cela ruine sa crédibilité même. Car pourquoi faire davantage confiance à cette nouvelle version, qu’à la précédente ?

Cela me semble d’autant plus choquant que la vie humaine innocente (la seule qui soit protégée de façon intangible par le commandement « Tu ne tueras point ») est, dans nos temps soi-disant « éclairés », plus méprisée que jamais. Désormais, la peine de mort ne s’applique plus qu’aux innocents. Je ne suis pas sûr que ce soit un immense progrès de la justice !

Source : les 4 vérités

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La peine de mort chez saint Thomas d’Aquin

Actualité oblige, nous republions cet article sur la peine de mort selon saint Thomas d’Aquin, en complément des lectures et débats que nous donnons depuis quelques jours sur InfoCatho.

 

De la peine de mort.

Comme vous pouvez le constater vous-même, il est de nouveau beaucoup question de la peine de mort. On parle même de l’abolir purement et simplement dans la   Constitution de la 5ème République. Le Vatican soutient même ce mouvement « abolitionniste »

C’est pour nous l’occasion de réfléchir, de nouveau, sur le problème.

Je vous donnerai la pensée de saint Thomas d’Aquin. Il s’exprime dans ses deux grandes œuvres, le « Contra Gentes » et la « Somme théologique ».

Puis succédera l’exposé merveilleux que nous a donné le professeur Amerio dans son livre : « Iota Unum ».

A- La pensée de Saint Thomas

Pour saint Thomas, la peine de mort est légitime, pour des motifs qui tiennent principalement à la conservation du bien commun et secondairement à la crainte quelle inspire aux méchants.

a- Voilà ce qu’il écrit dans le troisième livre du « Contra Gentes » :

« Comme certains font peu de cas des peines infligées par Dieu parce que s’attachant aux choses sensibles, ils n’ont souci que de ce qu’ils voient, la divine Providence a voulu qu’il y eût sur le terre des hommes qui, au moyen de punitions présentes et sensibles, contraignissent les autres à observer la justice. Et il est évident que ceux-là ne pèchent pas lorsqu’ils punissent les méchants.

  1. Personne ne pèche en accomplissant la justice. Or il est juste que les méchants soient punis, parce que, comme nous l’avons prouvé, le châtiment fait rentrer la faute dans l’ordre. Donc les juges ne pèchent pas en punissant les méchants.
  2. Les hommes qui élevés au-dessus des autres sur la terre sont comme les exécuteurs des desseins de la divine Providence. Car Dieu, suivant l’ordre de sa Providence, réalise les effets inférieurs par les êtres supérieurs. Or, nul ne pèche en exécutant l’ordre de la Providence divine. Et il est dans l’ordre de la Providence que les bons soient récompensés et les méchants punis .Donc les hommes qui sont au-dessus des autres ne pèchent pas quand ils récompensent les bons et punissent les méchants.
  3. Plus encore, le bien n’a aucun besoin du mal, au contraire. Donc ce qui est nécessaire à la conservation du bien ne peut être mauvais en soi. Or il est nécessaire, pour conserver la concorde parmi les hommes, d’infliger des châtiments aux méchants. Donc il n’est pas mauvais en soi de punir les méchants.
  4. Le bien commun est meilleur que le bien particulier de l’individu. Donc il faut sacrifier le bien particulier pour conserver le bien commun. Or, la vie de quelques individus dangereux s’oppose à ce bien commun qu’est la concorde de la société humaine. Donc on doit soustraire par la mort ces hommes de la société humaine.
  5. De même que le médecin, dans une opération, recherche la santé, qui consiste dans l’harmonie bien réglée des humeurs, ainsi le chef de cité, par son action, recherche la paix qui consiste dans l’harmonie bien réglée des citoyens. Or le médecin fait une chose bonne et utile en coupant le membre gangrené si celui-ci menace de corruption le reste du corps. Donc le chef de la cité est juste et exempt de péché, lorsqu’il met à mort des hommes dangereux, pour que la paix de la cité ne soit pas troublée.

C’est ce qui fait dire à l’Apôtre : « Ne savez-vous pas qu’un peu de levain fait fermenter toute la pâte » (I Co 5,6) ? Et un peu après il ajoute : « Faites disparaître ce méchant du milieu de vous  » (ibid 13). Il dit encore en parlant du pouvoir terrestre « qu’il ne porte pas en vain le glaive ; car il est le ministre de Dieu, pour exécuter sa vengeance en punissant celui qui fait le mal » (Rm 13 1) ; et ailleurs nous lisons : « Soyez soumis pour Dieu à toute créature humaine, soit au roi, comme au plus élevé, soit aux gouverneurs, comme étant envoyés par lui pour punir les méchants et récompenser les bons » (1 Pe 2 13-14)

Ainsi se trouve réfutée l’erreur de ceux qui affirment que l’on ne doit pas infliger de peines corporelles, et qui veulent appuyer cette erreur sur cette parole : « Vous ne tuerez pas » (Ex 20 13). Ils allèguent encore cet exemple rapporté dans l’Evangile, du maître répondant à ses serviteurs qui voulaient arracher l’ivraie du milieu du froment : «  Laissez-les croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson  » (Mt 13 30) Il est dit au même endroit que l’ivraie représente les mauvais fils et la moisson, la fin des temps. Donc, concluent-ils, on ne doit pas retrancher les méchants du milieu des bons par la mort. Ils donnent de plus cette raison, que tant que l’homme est dans ce monde il peut devenir meilleur. Par conséquent, il ne faut pas le faire disparaître du monde en le mettant à mort, mais le réserver pour la pénitence.

Ces raisons sont frivoles. Car ce qui est dit dans la loi : « Vous ne tuerez pas », est suivi par ceci : « Vous ne laisserez pas vivre les méchants » (Ex 22, 18) ; ce qui signifie qu’il est défendu de tuer injustement un homme. Ce que ressort aussi des paroles du Seigneur car, après avoir dit : « Vous avez entendu qu’il été dit aux anciens : «  Vous ne tuerez point », il ajoute : « Et moi je vous dis que tout homme qui s’irrite contre son frère méritera de passer en jugement », etc, (Mt 5 21-22. Et par là il veut faire entendre qu’il est défendu de tuer par colère, mais non par zèle pour la justice. Nous voyons ainsi comment interpréter cette parole du Seigneur : « Laissez-les croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson », par cette qui suit : « De peur qu’en recueillant l’ivraie, vous n’arrachiez aussi le bon grain avec elle ».(Mt 13, 29). Il est interdit par ce passage de donner la mort aux méchants lorsqu’on ne peut le faire sans mettre les bons en danger ; ce qui arrive le plus souvent quand les méchants ne se distinguent pas des bons par des péchés visibles, ou bien quand il est à craindre que les méchants n’entraînent après eux un grand nombre de bons dans leur perte. Que les méchants, tant qu’ils vivent, peuvent s’amender, n’empêche pas qu’ils puissent justement être tués ; car le danger qui vient de leur conduite est plus grand et plus certain que le bien qu’on peut espérer de leur amendement. Ils n’en ont pas moins la faculté de se convertir à Dieu, en faisant pénitence, à l’article de la mort. Et s’ils sont à ce point obstinés qu’à l’article de la mort leur cœur ne renonce pas à sa malice, on peut estimer qu’ils ne se repentiront probablement jamais. »

b- dans la Somme théologique.

 

Voilà ce que saint Thomas écrit dans la II II 64 2 :

 

« Il est licite de tuer les animaux dans la mesure où ils sont ordonnés par la nature à l’usage de l’homme comme ce qui est imparfait est ordonné à ce qui est parfait. Or toute partie est ordonnée à un tout comme l’imparfait au parfait. Toute partie, de par nature, est pour le bien du tout. Voilà pourquoi, s’il faut pour le salut d’un corps humain couper un membre, par exemple parce qu’il est infecté et risque de corrompre les autres, une telle amputation sera indiscutablement louable et salutaire. Mais toute personne individuelle est vis-à-vis de la société dans le même rapport qu’une partie avec le tout. Si donc quelque homme devient un péril pour la société et que son péché soit contagieux pour les autres, il est louable et salutaire de le mettre à mort, pour que le bien commun soit conservé, selon le mot de l’Apôtre : « Un peu de ferment ne pourrait-il pas corrompre toute la masse ? » (1 Co 5,6)

Le Seigneur en défendant d’arracher l’ivraie, avait en vue la conservation du blé, c’est-à-dire des bons. Ceci s’applique quand on ne peut faire périr les méchants sans toucher en même temps les bons ; soit parce qu’on ne peut les discerner les uns des autres ; soit que les méchants étant nombreux, il serait impossible de les tuer sans exposer les bons au péril. Aussi le Seigneur enseigne-t-il qu’il vaut mieux laisser vivre les méchants et réserver la vengeance jusqu’au jugement dernier que de faire périr les bons en même temps.Si toutefois la mise à mort des méchants n’entraîne aucun péril pour les bons mais assure au contraire protection et salut, on peut exécuter licitement les méchants.

Par ailleurs Dieu, selon l’ordre de sa sagesse, tantôt supprime immédiatement les pécheurs afin de libérer les bons ; tantôt leur accorde le temps de se repentir…La justice humaine imite ce comportement autant que possible : elle exécute ceux qui sont pernicieux pour les autres, mais elle réserve pour leur pénitence ceux dont les fautes ne nuisent pas gravement aux autres.

Enfin l’homme en péchant s’écarte de l’ordre de la raison et déchoît ainsi de la dignité humaine, qui consiste à naître libre et à exister pour soi ; il tombe ainsi d’une certaine manière dans la servitude des bêtes, de telle sorte que l’on peut disposer de lui selon qu’il  est utile aux autres. Comme le dit le Psaume 48,21 : « L’homme, au temps de sa splendeur, ne l’a pas compris. Il est descendu au rang des animaux sans sagesse et leur est devenu semblable ». Et aussi : « Le stupide servira le sage » (Ps 11,29). Voilà pourquoi, s’il est mal en soi de tuer un pécheur, dans sa dignité, ce peut être un bien que de tuer un pécheur, comme on abat une bête ; car l’homme mauvais est pire qu’une bête, et plus nuisible encore ».

De même dans la II II 108 3

« Certains hommes, sans amour pour la vertu, se retiennent de pécher par la crainte de perdre par le châtiment plus qu’ils ne gagneraient en péchant ; autrement la crainte n’empêcherait pas le péché. La punition du péché doit donc s’exercer par la soustraction de ce que l’homme aime le plus : la vie, l’intégrité du corps, sa liberté, et les biens extérieurs tels que les richesses, la patrie et la gloire. Comme le rapporte saint Augustin, « selon Cicéron, les lois comportent huit sortes de peines », à savoir la mort qui ôte la vie, les coups et le talion (œil pour œil) qui touchent l’intégrité du corps, l’esclavage et la prison par lesquels on perd la liberté, l’exil par lequel on perd la patrie, l’amende par laquelle on perd les richesses, l’infamie par laquelle on perd la gloire.

C’est pourquoi le Seigneur défend d’arracher l’ivraie quand on risque « d’arracher aussi le froment », mais il est parfois possible d’éradiquer les méchants par la mort non seulement sans danger, mais même avec une grande utilité pour les bons. En pareil cas, on peut infliger la peine de mort aux pécheurs, (…). Mais elle doit être réservée aux pécheurs qui nuisent gravement au prochain. »

De même dans II II 66 6

La peine de mort est infligée pour les péchés mortels qui causent un dommage irréparable ou comportent une horrible perversité. Elle n’est pas infligé pour un vol (…), à moins qu’il ne soit accompagné d’une circonstance aggravante : le sacrilège, qui est le vol d’une chose sacrée ; la concussion, qui est le détournement de biens publics ; ou l’enlèvement, qui est le vol d’un homme. »

De même dans II II 25 6

« Comme le dit le Philosophe, quand les amis commettent des fautes, il ne faut pas les soustraire des bénéfices de l’amitié tant qu’on peut espérer les guérir. (…) Mais lorsqu’ils tombent dans une extrême malice et qu’ils deviennent incorrigibles, alors il ne faut plus leur témoigner la familiarité de l’amitié. C’est pourquoi, s’ils sont jugés plus nuisibles aux autres que susceptibles d’amendement, la loi divine et la loi humaine ordonnent leur mort. Et cependant le juge n’agit pas ainsi par haine mais par amour de charité, faisant passer le bien public avant la vie d’un seul individu. Et la mort infligée par le juge sert au pécheur, s’il se converti, à l’expiation de sa faute ; et s’il ne se converti pas, elle met un terme à sa faute en lui ôtant le pouvoir de pécher davantage ».

Dans II II 65 2

 

« Puisque la cité est une communauté parfaite, le chef de la cité a plein pouvoir coercitif. Il peut donc infliger des peines irréparables, telles que la mort ou la mutilation ».

Dans I II 100 8

« La loi humaine ne peut permettre qu’un homme soit tué injustement. Mais il n’est pas injuste de tuer les malfaiteurs ou les ennemis de l’Etat. Un tel acte n’est pas contraire au précepte du Décalogue… »

Dans I II 87 3

 

« La rigueur d’une peine est proportionnée au péché, et cela dans les jugements tant divins qu’humains, mais comme le dit saint Augustin, il n’est requis dans aucun jugement que la durée de la peine égale celle de la faute. Ce n’est pas parce qu’un adultère ou un homicide se commettent en un moment qu’ils sont châtiés par une peine d’un moment : ils le sont plutôt par la prison perpétuelle ou l’exil, parfois même la mort. Dans cette dernière peine de mort on ne considère pas la durée de l’exécution mais plutôt le fait que le condamné sera retranché pour toujours de la société des vivants : ce qui représente à sa manière l’éternité des peines infligées par Dieu. »

Dans I II 87 3

« Une peine infligée par la loi humaine n’est pas toujours médicinale pour celui qu’elle frappe, mais seulement pour les autres. Ainsi lorsqu’un bandit est pendu, ce n’est pas pour son amendement à lui mais à cause des autres, afin qu’au moins la crainte de la peine retienne de pécher. « Flagellez le malfaisant, le sot sera plus sage » (Pr 19 25)

C’est ainsi que l’on peut dire que, pour Saint Thomas, la peine de mort peut avoir une valeur médicinale.

 

B- Exposé doctrinal du professeur Amério dans son livre « Iota Unum » (NEL)

 

 

LA PEINE DE MORT

La peine de mort.

Il y a des institutions de la société qui dérivent des principes du droit naturel et qui, comme tels, jouissent de la perpétuité sous diverses formes. Tels sont la famille, l’Etat, le sacerdoce. Et il y en a d’autres qui, engendrées par un certain degré de réflexion sur ces principes et par des circonstances historiques, doivent tomber quand la réflexion passe à un échelon ultérieur ou quand cessent ces circonstances. Tel fut, par exemple, l’esclavage.

Jusqu’en des temps récents, la peine de mort a été à la fois justifiée théoriquement et pratiquée dans toutes les nations comme la sanction suprême dont la société frappe le mauvais dans le triple but de réparer l’ordre de la justice, de se défendre et de détourner du mal les autres hommes.

La légitimité de la peine capitale est fondée sur deux propositions :

 

            1°) la société a le droit de se défendre ;

 

            2°) la défense comporte tous les moyens qui y sont nécessaires. La peine capitale est donc incluse dans la seconde proposition à condition que supprimer la vie d’un membre de l’organisme social soit devenu nécessaire à la conservation du tout.

La disposition croissante de nos contemporains à mitiger les peines est pour une part l’effet de l’esprit de clémence et de mansuétude propre à l’Evangile, contredit pendant des siècles par des coutumes judiciaires barbares. Il est pourtant vrai que l’horreur du sang a persisté dans l’Église, par une inconséquence qu’il n’y a pas lieu d’étudier ici. En effet, il faut rappeler que le droit canon frappait d’« irrégularité » non seulement le bourreau, mais aussi le juge qui condamne à mort selon les règles du droit (juxta ordinem juris), et même les plaideurs et les témoins d’une cause capitale si mort d’homme s’en est suivi (CIC, 985, 4°).

 

            La controverse ne porte pas sur le droit de la société à se défendre, qui est l’inattaquable prémisse majeure du syllogisme pénal. Elle ne porte que sur la nécessité de supprimer l’offenseur pour s’en défendre, ce qui en est la mineure.

La doctrine traditionnelle, de saint Augustin à saint Thomas et à Taparelli d’Azeglio est que l’appréciation de la nécessité, qui conditionne la légitimité de la peine, est un jugement historique qui varie selon le degré d’unité morale de la communauté poli­tique et selon le plus ou moins de force que doit déployer le bien commun qui l’unifie contre l’indivi­dualisme qui le désagrège. Même les systèmes proposant l’abolition de la peine de mort, à commen­cer par celui de Beccaria, une fois établie la majeure du syllogisme, donnent à la mineure un carac­tère purement historique, car ils admettent dans les cas exceptionnels, la guerre par exemple, la suppression de l’auteur de l’infraction. Durant la dernière guerre mondiale (1939-1945), même la Suisse a condamné à être fusillées dix-sept personnes coupables de haute trahison.

L’opposition à la peine capitale*.

L’opposition à la peine capitale peut naître de deux motifs hétérogènes et incompatibles : il faut la juger selon les aphorismes moraux d’où elle procède.

Elle peut provenir, en effet, de ce qu’à l’exécration du délit on joint la commisération pour la faiblesse humaine et le sentiments de la liberté de l’homme qui reste capable, tant que dure sa vie mortelle, de se relever de toute chute.

Mais elle peut découler aussi de l’idée de l’inviolabilité de la personne en tant que sujet protagoniste de la vie terrestre, en prenant l’existence mortelle comme une fin en soi, que l’on ne peut supprimer sans violer la destinée de l’homme.

Ce second motif de rejeter la peine de mort est considéré par beaucoup comme un motif religieux : il est irréligieux en réalité. Il oublie, en effet, qu’aux yeux de la religion la vie n’a pas statut de fin mais de moyen menant à la finalité morale de la vie, qui dépasse tout l’ordre des valeurs terrestres subordonnées. Prendre la vie d’un homme n’équivaut donc pas du tout à lui enlever définitivement la fin surnaturelle pour laquelle il est né et en laquelle consiste sa dignité. L’homme est capable de « perdre, en voulant vivre, ses bons motifs de vivre : propter vitam, vivendi perdere causas  », se rendre indigne de vivre, en prenant la vie comme la valeur même au service de laquelle elle est. C’est qu’il y a en ce motif un sophisme implicite, supposant que l’homme, pratique­ment l’Etat, est capable, en ôtant la vie au délinquant, de lui retrancher sa destinée, de le priver de sa fin dernière, de lui enlever la possibilité d’accomplir son rôle d’homme. C’est le contraire qui est vrai. On peut ôter la vie au condamné à mort, on ne peut pas lui retirer sa fin dernière. Les sociétés qui nient la vie future et qui érigent en maxime le droit de vivre heureux sur terre doivent se garder de la peine de mort comme d’une injustice qui éteint dans l’homme la faculté de se rendre heureux. C’est un paradoxe véritable, parfaitement vrai, que les adversaires de la peine capitale prennent parti pour l’Etat totalitaire, puisqu’ils lui attribuent un pouvoir beaucoup plus grand qu’il n’en a, un pouvoir absolument suprême, celui de priver un homme de sa destinée[1]. La mort infligée par des hommes à d’autres hommes ne pouvant porter préjudice ni à leur destinée morale ni à leur dignité humaine, elle peut bien moins encore empêcher la justice divine, ni lui porter préjudice : c’est celle-ci qui jugera en dernier ressort tous les jugements. Le sens de la devise gravée sur l’épée du bourreau de Fribourg (en Suisse) : « Seigneur Dieu, tu es le juge » n’est pas l’identification de la justice humaine avec la justice divine, mais au contraire l’aveu de cette justice suprême qui juge toutes les nôtres.

On objecte aussi l’inefficacité de la peine capitale pour détourner du crime, en s’appuyant sur une phrase célèbre de César disant, au procès des complices de Catilina, que la mort du scélérat, en mettant fin à son infamie et à sa misère, était pour lui un moindre mal que de survivre dans l’infamie et la misère. Mais cette objection est réfutée, d’abord, par le sentiment universel qui a fait que les scélérats se lient entre eux par des pactes scellés par la mort en cas d’infidélité. C’est confirmer par un témoignage compétent l’efficacité dissuasive de la peine capitale.

Variation doctrinale dans l’Église.

 

            Même en théologie pénale, il se dessine dans l’Église une variation importante. Nous ne cite­rons que les documents de l’épiscopat français, qui a soutenu en 1979 qu’il fallait abolir en France la peine de mort comme « incompatible avec l’Evangile » ; ceux des évêques du Canada et d’Amérique du Nord ; ainsi que les articles de l’Osservatore Romano du 22 janvier 1977 et du 6 septembre 1978 plaidant l’abolition de la peine de mort comme lésant la dignité humaine et contraire à l’Evangile.

Quant à ce dernier argument, il faut observer que, sans accueillir la célébration de la peine capitale faite par Baudelaire comme d’un acte hautement sacré et religieux, en la repoussant nette­ment, au contraire, on ne peut tout de même pas effacer d’un trait, je ne dis pas la législation cano­nique mais l’enseignement même du Nouveau Testament.

     Je sais bien, que le passage typique de Rom., XIII, 4, qui donne aux princes le glaive de la justice (jus gladii) et les appelle « ministres de Dieu pour châtier les mauvais » est récusé selon les canons herméneutiques des novateurs comme expression d’une condition historique dépassée. C’est pourquoi Pie XII a rejeté explicitement cette interprétation, en soutenant, dans son discours du 5 février 1955 aux juristes catholiques, que ce verset a une valeur durable et générale, puisqu’il se réfère au fondement essentiel du pouvoir pénal et de sa finalité immanente.

 

           De plus, dans l’Evangile le Christ autorise indirectement la peine capitale en disant que mieux vaut pour l’homme être condamné à mort par noyade que de commettre le péché de scandale (Mt, XVIII, 6). Et dans les Actes V, 1-11, il est clair que la peine de mort ne faisait pas horreur à la communauté chrétienne primitive, puisque les époux Anne et Saphire, coupables de fraude et de mensonge au détriment des frères, comparurent devant saint Pierre et furent frappés de mort. Nous savons par les commentaires bibliques que cette condamnation fut taxée de cruauté par les ennemis contemporains de l’Église.

Le changement qui s’est opéré se manifeste en deux points.

Dans la nouvelle théologie pénale, on ne fait aucune considération de justice et toute la question porte sur l’utilité de la peine et sur son aptitude à récupérer, comme on dit, le coupable pour la société. Ici la pensée des novateurs rejoint, comme sur d’autres points, l’utilitarisme de la philosophie jacobine. L’individu est essentiellement indépendant, l’Etat peut se défendre contre le délinquant mais non le châtier pour avoir enfreint la loi morale donc pour être moralement coupable. Cette absence de culpabilité de l’auteur du mal se mue ensuite en un moindre égard pour la victime et va jusqu’à une préférence accordée au responsable sur sa victime. En Suède, l’ancien détenu est privilégié dans les concours pour obtenir un emploi public plus facilement qu’un citoyen irréprochable. La considération de la victime s’éclipse devant la pitié pour le malfaiteur. L’assassin Buffet, en montant à la guillotine, cria son espoir « d’être le dernier guillotiné de France ». Il aurait dû proclamer celui d’être le dernier assassin. Le châtiment semble plus détestable que le crime, et la victime tombe dans l’oubli. La restauration de l’ordre moral, violé par la faute commise, est niée ; le châtiment est regardé comme un acte de vengeance. C’est pourtant une exigence de justice et il faut la poursuivre même quand il n’est pas possible d’annuler le mal commis ni d’obtenir l’amendement du coupable. N’insistons pas sur le fait que la mentalité nouvelle attaque l’idée même de la justice divine, qui frappe de peine les damnés sans aucune espérance ni possibilité de révision (§ 316). L’idée même de rachat du coupable est réduite à une transformation d’ordre social. Selon l’Osservatore Romano du 6 septembre 1978, le rachat est « conscience de revenir à se rendre utile à ses frères », et non plus, comme le veut le système catholique, détestation de la faute et redressement de la volonté, ramenée à la conformité à l’absolu de la loi morale.

Lorsqu’on argue ensuite qu’il ne faut pas supprimer la vie d’un homme parce qu’on lui enlève­rait en même temps la possibilité d’expier, on néglige la grande vérité que la peine capitale est elle-même une expiation. Sans doute, dans la « religion de l’homme », l’expiation consiste avant tout pour l’homme à se vouer aux hommes. Il faut donc lui en concéder le temps, loin de l’abréger. Dans la reli­gion vouée à Dieu, l’expiation consiste avant tout à reconnaître la majesté et la souveraineté divines. Or, selon le principe de la ponctualité de la vie morale (§ 202), il faut les reconnaître à tout instant et à tout instant c’est possible.

L’Osservatore Romano du 22 janvier 1977 écrit, en combattant la peine de mort, qu’au délin­quant « la communauté doit concéder la possibilité de se purifier, d’expier sa faute, de se racheter du mal commis, tandis que le dernier supplice ne la lui concède pas. » En écrivant cela, le journal nie la valeur expiatoire de la mort qui est le point suprême de la vie mortelle, tout comme le bien de la vie, que celui qui expie consent à sacrifier, est le plus haut bien parmi les biens relatifs d’ici-bas.

D’autre part, l’expiation des péchés de l’homme par le Christ est liée à sa condamnation à mort.

Il ne faut pas oublier non plus les conversions de condamnés à mort obtenues par saint Joseph Cafasso, ni certaines lettres de Résistants condamnés à mort[2]. Le dernier supplice, grâce aussi au ministère du prêtre qui intervient entre le juge et le bourreau, a souvent donné lieu à d’admirables transformations morales :

  • depuis celui de Nicolas de Tuldo, réconforté par Catherine de Sienne qui en a laissé le compte rendu dans une lettre célèbre,
  • jusqu’à celui de Félix Robol, assisté sur l’échafaud par Antoine Rosmini[3],
  • à celui de Martin Merino, qui avait attenté en 1852 à la vie de la reine d’Espagne,
  • à celui de notre contemporain Jacques Fesch, guillotiné en 1957, dont les lettres de prison sont le témoignage émouvant d’une perfection spirituelle de prédestiné[4].

 

            L’aspect donc le plus irréligieux de la doctrine qui rejette la peine capitale consiste à lui refu­ser sa valeur expiatoire qui, selon les vues religieuses, est justement la plus grande parce qu’elle inclut le suprême consentement à la suprême privation dans l’ordre des biens terrestres. Vient à point, à ce propos, l’avis de saint Thomas, selon lequel l’exécution capitale efface non seulement la dette envers la société humaine, mais en outre toute réparation due dans l’autre vie. Il est bon de rapporter ses paroles précises : «  La mort, infligée pour châtier les crimes, enlève toute la peine due dans l’autre vie pour ces crimes, ou une partie seulement de cette peine, selon l’importance de la faute, du châtiment subi et de la contrition, ce que ne fait pas la mort naturelle[5] » La force morale de la volon­té qui expie explique aussi l’infatigable sollicitude avec laquelle la Compagnie de saint Jean le Décollé, qui accompagnait les condamnés à leur supplice, multipliait les suggestions, les instances, les secours, pour amener au consentement et à l’acceptation celui qui allait mourir et obtenir ainsi qu’il mourût, comme l’on disait, dans la grâce de Dieu[6].

Inviolabilité de la vie.  Nature de la dignité humaine.  Pie XII.

L’argument principal de la nouvelle théologie pénale demeure cependant de l’inviolable et imprescriptible droit à la vie qui serait lésé quand l’Etat inflige la peine capitale. « A la conscience moderne », dit l’article que nous avons cité, « ouverte et sensible comme elle est aux valeurs de l’homme, à sa position centrale et à sa primauté dans l’univers, à sa dignité et à ses droits inviolables et inaliénables, la peine de mort répugne comme étant une mesure inhumaine et barbare. »

A ce texte, qui réunit tous les motifs de l’abolitionnisme, il faut avant tout opposer une constatation de fait.

L’appel de l’OR à la « conscience moderne » est tout semblable à la prémisse du document des évêques français selon lesquels « le refus de la peine de mort correspond chez nos contemporains à un progrès accompli dans le respect de la vie humaine ». Mais cette affirmation naît d’une propension vicieuse de l’esprit à se complaire dans les idées à la mode et à régler ses idées sur ses désirs, puisque les atroces exterminations d’innocents perpétrées en Allemagne nazie et en Russie soviétique, la violence diffuse contre les personnes employée comme instrument ordinaire par les gouvernements despotiques, la légitimation et jusqu’à l’obligation de l’avortement passées dans les lois, l’exaspération de la délinquance et du terrorisme mal réfrénés par les gouvernements infligent un cruel démenti à ces propos irréalistes.

Nous reviendrons (§ 205 à 210) sur la position axiologique centrale de l’homme dans l’uni­vers. En général, dans les discours sur la peine de mort, on néglige la distinction entre l’état de droit de l’homme innocent et celui de l’homme coupable.

On considère le droit à la vie comme inhérent à la pure existence de l’homme, alors qu’il dérive de sa finalité morale. La dignité de l’homme a pour origine sa destination aux valeurs qui transcendent la vie temporelle et ce destin est gravé dans l’esprit comme image de Dieu. Bien que cette destination soit absolue et cette image indélébile, la liberté de l’homme fait que par la faute il descend de cette dignité et dévie de ce finalisme. Le fondement du droit pénal est précisément la baisse du mérite du sujet qui viole l’ordre moral et qui suscite par la faute l’intervention contraignante de la société pour réparer le désordre. Ceux qui ne donnent pour motif à cette intervention contraignante que le tort fait à la société, enlèvent au droit tout caractère moral et en font une précaution contre l’auteur du dommage, sans distinguer entre libre ou contraint, entre le rationnel ou irrationnel. L’équation pénale, dans le système catholique, fait qu’au manquement, par lequel le délinquant a cherché une satisfaction personnelle au mépris du commandement moral, correspond une diminution de bien, de jouissance, de satisfaction. En dehors de ce contrepoids moral, la peine devient une réaction purement utilitaire, qui néglige précisément la dignité de l’homme, et qui ramène la justice à un ordre tout matériel, comme il l’était en Grèce lorsque le tribunal du Prytanée jugeait et condamnait les pierres ; les arbres, les bêtes qui avaient causé quelque dommage.

La dignité humaine est, tout au contraire, un caractère imprimé naturellement dans la créature raisonnable, mais qui devient conscient et explicite sous la motion de la volonté bonne ou mauvaise et qui croît ou décroît dans cet ordre. Nul ne voudra jamais mettre sur le même plan en dignité humaine le juif d’Auschwitz et Eichmann son bourreau, ni comparer sainte Catherine à Thaïs. La dignité humaine ne peut baisser pour des faits qui ne soient pas d’ordre moral, et, contrairement au sentiment devenu courant, ce n’est pas au degré de participation aux bénéfices du progrès technique (§ 210) que se mesure la dignité humaine, donc ni à la quote-part de biens économiques, ni au degré d’alphabétisation, ni aux progrès dans le soin de la santé, ni à la distribution abondante des choses agréables de l’existence, ni à la victoire sur les maladies. Il ne faut pas confondre la dignité humaine, qui est un attribut moral, avec l’augmentation des avantages utilitaires qui revient aussi à l’homme indigne (§ 210 et 218).

La peine de mort, et toute peine afflictive si elles ne se dégradent pas jusqu’à être de pure défense ou une sorte d’abattage sélectif, suppose toujours un abaissement moral de la personne qui en est frappée : il n’y a donc pas atteinte portée à un droit inviolable et imprescriptible. Ce n’est pas que la société prive le coupable d’un droit, mais, comme l’a enseigné Pie XII dans le discours du 14 sep­tembre 1952 aux neurologues : «  Même quand il s’agit de l’exécution d’un condamné à mort, l’Etat ne dispose pas du droit de l’individu à la vie. Il est réservé alors au pouvoir public de priver le condamné du bien de la vie en expiation de sa faute après que par son crime il s’est déjà dépossédé de son droit à la vie » (AAS, 1952, p. 779 sqq.).

Le fait que le droit à la vie, qui est inviolable chez l’innocent, ne l’est pas chez le coupable, apparaît aussi si l’on regarde le droit à la liberté, qui lui est parallèle. Lui aussi estimé, inviolable et imprescriptible. Toutefois, le droit pénal reconnaît la légitimité de la privation, même perpétuelle, de la liberté pour sanctionner un délit. Elle est en usage dans toutes les nations. Il n’y a donc de droit inconditionnel à aucun des biens de la vie temporelle. L’unique droit vraiment inviolable est le droit à la fin dernière, donc à la vérité, à la vertu, au bonheur et à tous les moyens nécessaires. Mais ce droit n’est pas lésé par la peine de mort.

En conclusion, la peine capitale et même toute peine est illégitime si l’on suppose l’individu indépendant de la loi morale grâce à la morale subjective, et à l’égard de la loi civile en conséquence de cette première indépendance. La peine capitale devient barbare dans une société privée de religion qui, enfermée dans l’horizon terrestre, n’a pas le droit de priver l’homme d’un bien qui, selon elle, est pour lui tout le bien ».

Source revue Item

*    Cette opposition est devenue à peu près générale et cette peine est regardée comme essentiellement injuste. En 1983, de nombreux Etats membres du Conseil d’Europe ont signé un protocole additionnel à la Convention Européenne des Droits de l’Homme par lequel ils s’engagent à abolir dans leurs lois la peine de mort (RI, 1983, p. 1077).

[1]    Est donc faux ce que Sœur Angèle Corradi, chargée d’apostolat auprès des incarcérés, a soutenu au « meeting » de Rimini (ORdu 25 août 1983) : la prison serait l’occasion d’« écraser définitivement » un homme. Selon la religion, il est impossible à l’homme d’écraser définitivement un autre homme.

[2]    Lettere di condannati a morte della Resistenza europea, Turin, 1973.

[3]    Le discours que prononça Rosmini sur l’estrade à Roveredo de Trente se lit au tome 27 de ses Œuvres, pp. 132-184, Milan, 1846 (en italien).

[4]    Elles ont été publiées par A.M. Lemonnier sous le titre de Lumière sur l’échafaud, Paris, 1971.

[5]    S. Th. Index, au mot Mors (éd. Turin, 1926 ; éd. Bar-le-Duc, 1874. « Mors illata etiam pro criminibus aufert totam pœnæ secundum quantitatem culpæ, patientiœ et contritionis, non atem mors naturalis. »

[6]    Très révélateur est à ce propos ce qui se lit dans les Rapports de la Compagnie de Saint-Jean-le-Décollé à Rome, à la date du jeudi 16 février 1600, sur le supplice de Giordano Bruno. On l’entoura de sept confesseurs : dominicains, jésuites, oratoriens, hiéronymites, afin que si un genre de spiritualité ne réussissait pas avec lui, il en accueillît peut-être une autre. V. Spampanato, Documenti della vita di Giordano Bruno, Florence, 1933, p. 197. A ce propos, voir le livre de V. Paglia, La morte confortata, Rome, 1982 ; en particulier le chapitre VII « La mort du condamné », modèle de mort chrétienne.

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Le non absolu à la peine de mort, une Victoire de l’Evangile ?

Un article de Sandro Magister, traduit sur Diakonos.be :

La décision du Pape François de réécrire le Catéchisme de l’Église Catholique concernant la peine de mort a enflammé la controverse.

Le changement était dans l’air et Jorge Mario Bergoglio l’avait fait présager depuis longtemps. Dans la lettre du Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi accompagnant le rescrit, le cardinal Luis F. Ladaria déclare que « la nouvelle formulation du n°2267 du Catéchisme exprime un développement authentique de la doctrine qui n’est pas en contradiction avec les enseignements antérieurs du magistère ».

Mais c’est justement ce point qui suscite le plus de controverses. Beaucoup pensent qu’il y a contradiction avec l’enseignement précédent de l’Église.  Et qu’il s’agit non pas d’un « développement » mais bel et bien d’une rupture.

En outre, la nature « historique » des motivations avancées par François sont frappantes : nouvelle prise de conscience de la dignité de la personne, nouvelle compréhension du sens des sanctions pénales, nouveaux et plus efficaces systèmes de détention, etc. D’où découleraient, « à la lumière de l’Évangile », l’actuel et nouvel enseignement de l’Église sur l’inadmissibilité absolue de la peine de mort.

Devant un tel précédent – comme beaucoup l’espèrent ou au contraire le craignent – qu’est-ce qui pourra empêcher à un pape de changer la doctrine de l’Église sur n’importe quel autre sujet ? En rupture non seulement avec le magistère précédent mais avec les Écritures saintes elles-mêmes ?

Pour faciliter notre compréhension du débat, voici deux éléments de documentations intéressants.

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Le premier est l’ancien article du Catéchisme de l’Église catholique sur la peine de mort et le nouvel article rescrit par la volonté du Pape François.

L’ancien article

2267 L’enseignement traditionnel de l’Eglise n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort, si celle-ci est l’unique moyen praticable pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’êtres humains.

Mais si des moyens non sanglants suffisent à défendre et à protéger la sécurité des personnes contre l’agresseur, l’autorité s’en tiendra à ces moyens, parce que ceux-ci correspondent mieux aux conditions concrètes du bien commun et sont plus conformes à la dignité de la personne humaine.

Aujourd’hui, en effet, étant données les possibilités dont l’Etat dispose pour réprimer efficacement le crime en rendant incapable de nuire celui qui l’a commis, sans lui enlever définitivement la possibilité de se repentir, les cas d’absolue nécessité de supprimer le coupable  » sont désormais assez rares, sinon même pratiquement inexistants  » (Evangelium vitae, n. 56).

Le nouvel article

2267 Pendant longtemps, le recours à la peine de mort de la part de l’autorité légitime, après un procès régulier, fut considéré comme une réponse adaptée à la gravité de certains délits, et un moyen acceptable, bien qu’extrême, pour la sauvegarde du bien commun.

Aujourd’hui on est de plus en plus conscient que la personne ne perd pas sa dignité, même après avoir commis des crimes très graves. En outre, s’est répandue une nouvelle compréhension du sens de sanctions pénales de la part de l’État. On a également mis au point des systèmes de détention plus efficaces pour garantir la sécurité à laquelle les citoyens ont droit, et qui n’enlèvent pas définitivement au coupable la possibilité de se repentir.

C’est pourquoi l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que « la peine de mort est une mesure inhumaine qui blesse la dignité personnelle » [1] et elle s’engage de façon déterminée, en vue de son abolition partout dans le monde.

[1] François, Discours aux Participants à la Rencontre organisée par le Conseil Pontifical pour la Promotion de la Nouvelle Évangélisation, 11 octobre 2017 : L’Osservatore Romano (13 octobre 2017), 5.

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Le second document que nous vous proposons est extrait d’un essai publié en 2001 sur « First Things » par le cardinal Avery Dulles (1918-2008), jésuite, l’un des plus grands théologiens nord-américains du vingtième siècle, très estimé par le Pape Jean-Paul II et par Benoît XVI.

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Bangladesh : Eglise et défenseurs des droits contre la peine de mort pour les narcotrafiquants

Les évêques bangladais et les défenseurs des Droits de l’Homme reprochent au gouvernement son projet d’imposer la peine capitale aux coupables de trafic de drogue au Bangladesh, estimant qu’il s’agit là d’une fausse solution au problème qui, selon eux, ne réglera en rien la situation. La décision du gouvernement intervient alors que le pays connaît une situation similaire à celle qu’a connu l’archipel philippin dans sa guerre contre la drogue. Du 15 mai au 21 juin, au Bangladesh, près de 160 personnes ont été victimes des « tirs croisés » de la police.

Les autorités bangladaises prévoient d’introduire la peine capitale pour les trafiquants et parrains du trafic de drogue bangladais. Une décision qui a provoqué les réactions des défenseurs des Droits de l’Homme et de l’Église bangladaise. Le premier ministre bangladais, Mme Sheikh Hasina, a déclaré le 20 juin au Parlement bangladais, aux côtés de la Ligue Awami au pouvoir, que le gouvernement songeait à une loi plus sévère afin de contrer la menace grandissante des narcotrafiquants. La loi « Narcotic Bills 2 018 » est destinée à s’attaquer non seulement aux narcotrafiquants mais aussi aux « parrains » du trafic de stupéfiants au Bangladesh ainsi qu’aux réseaux de trafiquants, a déclaré Mme Hasina auprès de United News of Bangladesh le 21 juin.
Pour cette dernière, « les ‘cerveaux’ du trafic de drogue échappent facilement » aux actions tentées par le gouvernement, c’est pourquoi Sheikh Hasina s’est prononcée en faveur de la peine de mort. L’annonce survient alors que le pays vient tout juste de connaître une situation similaire à ce qu’ont vécu les Philippines lors de la guerre contre la drogue. Du 15 mai au 21 juin, au Bangladesh, près de 160 personnes accusées de trafic de drogue ont été tuées par la police lors de « tirs croisés » – un euphémisme utilisé pour parler des fusillades arbitraires perpétrées par la police, selon les médias locaux. La police a également arrêté 20 767 personnes, dont seulement 15 333 d’entre elles ont été jugés pour trafic de drogue. Selon la police, en 2017, sur 132 883 trafiquants, seulement 106 436 ont été poursuivis.

Poudre aux yeux

Le père Albert Thomas Rozario, responsable de la commission Justice et Paix de l’archidiocèse de Dhaka, se dit favorable à une loi plus stricte, mais s’oppose à la peine de mort. « L’emprisonnement à vie serait acceptable. Nous avons suffisamment de lois, qui ne sont d’ailleurs pas correctement appliquées, c’est pourquoi les dirigeants des réseaux de trafiquants trouvent toujours des failles juridiques afin d’échapper aux poursuites judiciaires. Les homicides liés à la drogue et la peine capitale ne serviraient à rien contre la menace de la drogue. Ce qu’il faut, c’est faire appliquer rigoureusement la loi », demande le père Rozario, un avocat de la Cour suprême. Selon le prêtre, des politiciens corrompus sont impliqués dans les meurtres liés à la drogue et dans le vote de la peine capitale, car aucun parrain n’a encore été mis en cause.
Pour le père Rozario, la nouvelle répression donne l’impression d’être lancée afin de gagner en popularité avant les élections nationales, et afin de faire taire les voix dissidentes et l’opposition. Nasiruddin Elan, un activiste et ancien secrétaire d’Odhikar, une ONG basée à Dakha, partage cet avis. « Il ne fait aucun doute que la menace de la drogue est un problème majeur, et le gouvernement a le droit de prendre des mesures pour s’y attaquer. Mais nous ne pouvons accepter les violations des droits, les homicides arbitraires ou la peine capitale au nom de cette répression », dénonce-t-il. « Nous n’avons vu aucune ‘prise’ importante dans ce filet antidrogue, seulement de petites prises. Certains accusent les législateurs d’être impliqués. Les meurtres de dealers et le durcissement de la loi, c’est de la poudre aux yeux, et à long terme, cela n’apportera aucun répit à la menace. »

Source : Eglises d’Asie