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La crèche des Pères de l’Eglise

Regarder la crèche

 

« Arrêtons-nous pour regarder la crèche », Pape François le 29 décembre 2017 et déjà le 14 : « Je vous invite, devant la crèche, à vous laisser toucher par Dieu qui pour nous s’est fait enfant ».

Qu’en disent les auteurs des premiers siècles, alors qu’il n’y avait pas de crèches matérialisées devant lesquelles se recueillir. C’est à la contemplation spirituelle de la crèche qu’ils convient, dévoilant le sens symbolique des mentions concrètes fournies par Luc et Matthieu : Bethléem, l’hôtellerie où il n’y a pas de place, l’étable où se trouve la mangeoire – mais il est aussi question d’une grotte –l’âne et le bœuf, le chœur des anges et les bergers, Marie et Joseph entourant l’enfant enveloppé de langes …

Bethléem est le lieu où doit naître le Messie comme le disent les mages à Hérode, citant le prophète Michée : « Et toi Bethléem, terre de Juda, tu n’es nullement le moindre des clans de Juda ; car de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël » (Mt 2, 6). Commentant ce passage, Jérôme souligne qu’il convient de dire Bethléem de Juda et non pas seulement de Judée, simple localisation, parce qu’il faut appliquer à Jésus les promesses faites à Juda : « Juda est une jeune lion … Le sceptre ne s’éloignera pas de Juda … » (Gn 49, 9-10). Jean Chrysostome souligne la valeur providentielle de l’édit qui fait venir Joseph et Marie à Bethléem parce qu’il fallait que le Christ naisse dans la ville de David et soit inscrit dans sa descendance comme le disent Luc (2, 5) et Jean (7, 42).

Chromace donne une autre explication : « Le Seigneur naquit selon la chair.  Il naquit à Bethléem, il ne convenait certainement pas que le Seigneur naquit ailleurs qu’à Bethléem, car Bethléem se traduit par Maison du pain ; ce lieu avait reçu jadis ce nom de manière prophétique, car celui qui naquit d’une vierge à Bethléem était le pain du ciel  ».

Mais Joseph et Marie n’ont pas trouvé de place dans l’hôtellerie. Selon un raisonnement qui, au IVe siècle, unit dans la même réprobation tous ceux qui ne reconnaissent pas la divinité du Christ, Chromace explique : « L’hôtellerie désigne la Synagogue, qui déjà occupée par l’erreur de l’infidélité n’a pas mérité de recevoir le Christ chez elle.[…] Aussi se trouve-t-il couché dans une crèche… ». Jérôme, dans une homélie prononcée à Bethléem où il vivait, insiste sur la pauvreté de Joseph et de Marie, qui les conduit à s’arrêter hors de la ville, dans une auberge sur un chemin à l’écart : « Pas sur la route de la Loi mais sur le chemin de l’Évangile » commente-t-il « mais il n’y avait pas de place à l’auberge car l’incroyance juive avait tout rempli ».

Mais où l’enfant est-il né ?

Vers 160, Justin, le premier, parle d’une grotte : comme Joseph « qui était par sa naissance de la tribu de Juda » était venu à Bethléem et « n’avait pas où se loger dans ce village, il s’installa dans une grotte toute proche du village. Alors, tandis qu’ils étaient là, Marie enfanta le Christ et le déposa dans une mangeoire » (Dialogue avec le juif Tryphon, 78,5).

Luc ne parle pas de grotte ; le texte de Justin est la première attestation d’une tradition ancienne que l’on trouve ensuite dans le Protévangile de Jacques (fin IIe s.). En chemin vers Bethléem, Marie prévient Joseph que son terme est proche. Il ne sait où aller, trouve une grotte, y installe Marie et court chercher une sage-femme qu’il ramène : « une nuée couvrait la grotte ». Ils approchent : « Aussitôt la nuée se retira de la grotte et une grande lumière apparut dans la grotte au point que les yeux ne pouvaient la supporter. Et peu à peu cette lumière se retirait jusqu’à ce qu’apparut un nouveau-né ; et il vint prendre le sein de sa mère Marie. Et la sage-femme poussa un cri et dit : “Qu’il est grand pour moi le jour d’aujourd’hui : j’ai vu cette merveille inédite” ». La nuée lumineuse est le signe de la présence divine mais l’enfant prend le sein de sa mère, signe de son humanité ; les modalités de la naissance sont tues. Or une femme qui ne veut pas croire qu’une vierge ait enfanté, se précipite pour vérifier la virginité de Marie post partum ; elle pousse un cri : « Malheur à mon iniquité et à mon incrédulité parce que j’ai tenté le Dieu vivant ! Et voici que ma main dévorée par le feu se retranche de moi ». Elle est finalement pardonnée et, prenant l’enfant dans ses bras, dit : « Je l’adorerai, car c’est lui qui est né roi pour Israël ». Du temps d’Origène (début IIIe s.), on montrait la grotte de la Nativité de Jésus aux alentours de Bethléem et non dans le village, qui s’est déplacé par la suite autour de la grotte

Pour Jérôme, « ce n’est pas au milieu de l’or et des richesses qu’il naît : il naît sur le fumier, c’est-à-dire dans une étable – dans toute étable en effet il y a du fumier – là où se trouvait les souillures de nos péchés. Il naît sur le fumier pour relever du fumier ceux qui s’y trouvent : ‘ du fumier relevant le pauvre ’ (Ps 112, 7). Il naît sur le fumier où Job aussi était assis avant de recevoir la couronne. » Et Jérôme de regretter : « Nous maintenant pour faire honneur au Christ, nous avons enlevé cette crèche fangeuse pour en mettre une d’argent, mais celle qu’on a enlevée avait pour moi plus de prix ». Il fait allusion ici à la basilique que fit construire Hélène à la « grotte de la Nativité » lors de son voyage pèlerinage en 327 : « La très pieuse impératrice commémora par d’admirables monuments la maternité de la Mère de Dieu (Théotokos), honorant de mille manières cette sainte grotte » comme l’explique Eusèbe de Césarée (Vie de Constantin, III, 43, 1-4). Hélène fit également construire une basilique « en mémoire de la montée vers les cieux du Sauveur de l’univers sur le mont des Oliviers », à l’emplacement d’une grotte où il « initia ses disciples aux mystères indicibles ». Splendides sanctuaires que fit construire la pieuse impératrice « à l’emplacement des deux grottes mystiques » que les pèlerins visitaient du temps de Jérôme.

Tel est le mystère de la naissance de l’enfant-dieu : dans une étable symbole de la rédemption des pécheurs qu’il allait retirer de ce lieu fangeux ; dans une grotte, lieu de naissance miraculeuse, qui préfigure le tombeau taillé dans le roc où il sera déposé et dont il se relèvera vivant ; dans une grotte figure du lieu d’initiation des disciples qu’il quittera pour s’élever vers son Père.

 

 Françoise Thelamon, professeur d’histoire de l’Antiquité

Photo la Vallée de Crémisan-Bethléem

article publiée en janvier 2018

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Contempler l’enfant dans la mangeoire avec les Pères de l’Eglise

Après la crèche des Pères de l’Eglise, l‘importance du recensement dans le récit de la nativité, l’invitation à fêter Noël de Grégoire de Naziance, et en attendant les Mages, nous poursuivons notre exploration du mystère de Noël avec les Pères de l’Eglise, par une contemplation de l’enfant dans la mangeoire. Françoise Thelamon, professeur émérite d’histoire de l’antiquité est spécialiste des premiers siècles du christianisme et particulièrement de Ruffin d’Aquilée.

L’enfant dans la mangeoire

 

Avec les Pères contemplons « l’enfant dans la mangeoire » et retrouvons ces valeurs symboliques qu’ils donnent à tout ce qui l’entoure.

L’enfant dans la mangeoire, pain du ciel, nourriture des croyants, aliment spirituel des âmes

Selon Chromace : « Que notre Seigneur et Sauveur ait été couché dans une crèche, cela signifiait qu’il devait être la nourriture des croyants ». Car le praesepium est l’endroit où les animaux viennent ensemble prendre leur nourriture, et « animaux doués de raison, nous avons une crèche céleste près de laquelle nous nous réunissons ; notre crèche c’est l’autel autour duquel nous nous réunissons chaque jour pour y prendre le corps du Christ, aliment de notre salut » (Sermon 32, 3), mystère de l’Église corps eucharistique du Christ. Notons que, notamment sur des sarcophages du IVe siècle, la mangeoire est parfois représentée comme un autel ; plus tard, certains peintres ont évoqué l’eucharistie, dans les scènes de Nativité, par la présence discrète d’un pain et d’une carafe de vin.

C’est Origène qui a inauguré la tradition de la présence du bœuf et de l’âne à la crèche et cité le verset d’Isaïe maintes fois commenté par la suite : « Le bœuf a reconnu son propriétaire et l’âne la crèche de son maître » (Is 1, 3) ; leur présence n’est certes pas insolite dans une étable mais elle est symbolique, et ils furent ensuite très souvent représentés au plus près de l’enfant. Origène, voyant dans le bœuf un animal pur figure d’Israël, et dans l’âne un animal impur, explique : « Ce n’est pas le peuple d’Israël qui a reconnu la crèche de son maître, mais un animal impur venant de chez les païens » (Hom XIII, 7).

Et Ambroise citant le même verset évoque les mugissements du bœuf mais surtout la clairvoyance de l’âne, qui chez lui devient une ânesse en référence à l’ânesse de Balaam : « L’ânesse spirituelle n’a pas été nourrie de feintes délices, mais d’un aliment de nature substantielle, par la sainte mangeoire. Voilà le Seigneur, voilà la crèche par laquelle nous fut révélé ce divin mystère : que les Gentils, vivant à la manière des bêtes sans raison dans les étables, seraient rassasiés par l’abondance de l’aliment sacré. Donc l’ânesse, image et modèle des Gentils, a reconnu la crèche de son Seigneur. Aussi dit-elle : “Le Seigneur me nourrit, et rien ne me manquera” (Ps 22, 11) » (In Luc. II, 43).

 

Un enfant enveloppé de langes

C’est le signe annoncé aux bergers. Ce détail fourni par l’évangéliste pourrait paraître banal ; il peut aussi avoir plusieurs sens symboliques que Chromace explicite.

« Il est enveloppé de langes parce qu’il a pris sur nous nos péchés, comme des langes, ainsi qu’il est écrit : “Il porte nos péchés et souffre à notre place” (Is 53, 4). Il a donc été enveloppé de langes pour nous dépouiller des langes de nos péchés ».

Ambroise, par une allusion implicite aux linges entourant le défunt, met en lumière la valeur salvifique des langes : « Il est, lui, enveloppé de langes pour que vous soyez, vous, dégagés des liens de la mort […] Qu’il soit dans les langes, vous le voyez ; mais vous ne voyez pas qu’il est dans les cieux ».

Les langes figurent aussi la tunique du Christ, c’est-à-dire l’Église, ajoute encore Chromace : « Il a été enveloppé de langes afin de tisser par le Saint-Esprit la précieuse tunique de l’Église ; on peut dire aussi qu’il a été enveloppé de langes afin d’appeler les différents peuples qui croient en lui. Car nous sommes venus à la foi de différentes nations, et nous entourons le Christ comme des langes, nous qui jadis fûmes des langes, et qui désormais sommes devenus la précieuse tunique du Christ ». Or dans un autre sermon, Chromace applique à Jésus « le sens mystique et allégorique » de la tunique précieuse de diverses couleurs du jeune Joseph, fils de Jacob, figure du Christ : « Nous savons que notre Seigneur et Sauveur, lui aussi, porte une tunique de diverses couleurs ; son vêtement c’est en effet l’Église qui est rassemblée de diverses nations » (Sermon 24, 3). Précieuse tunique « le vêtement du Seigneur, l’Église du Christ », mais tunique sans couture, unitatis sacramentum symbole de l’unité de l’Église, cette tunique qui ne saurait être déchirée « manifeste la concorde qui tient uni le peuple que nous formons » (Cyprien, L’unité de l’Église, 7, 1 ; 13, 6).

 

De l’Incarnation à la Rédemption tout prend sens

La finalité salvifique de l’Incarnation est fortement soulignée par Ambroise : « Il est venu prendre sur lui les péchés du monde moribond pour abolir la souillure du péché et la mort de tous en lui-même […] et l’évangéliste saint Luc nous montre les voies du Seigneur qui grandit selon la chair […] Il a donc été petit, Il a été enfant, pour que vous puissiez, vous, être homme achevé ; Il est, lui, enveloppé de langes, pour que vous puissiez, vous, être délivrés des liens de la mort […] Il a préféré pour Lui l’indigence, afin d’être prodigue pour tous. C’est moi que purifient ces pleurs de son enfance vagissante, ce sont mes fautes qu’ont lavées ces larmes ». Il ne faut donc pas s’en tenir aux apparences : « Que personne n’emprisonne dans les usages du corps toute la condition de la divinité […] Ne calculez pas ce que vous voyez, mais reconnaissez que vous êtes racheté […] Il sort du sein maternel, mais il resplendit dans le ciel ; Il est couché dans une auberge d’ici-bas, mais baigné d’une lumière céleste. Une épouse l’a enfanté, mais une vierge l’a conçu ; une épouse l’a conçu, mais une vierge l’a enfanté » (In Luc. II, 42-43).

 

 Notre photo, sarcophage de la basilique de Saint- Maximin (Provence)