A la une #Articles #Culture #Doctrine / Formation #NLH #NLQ

Les fêtes de Pâques en 381 à Jérusalem avec Égérie

 Des heures et des lieux

Arrivée à Jérusalem pour les fêtes de Pâques 381, Égérie en est repartie après celles de 384. Elle en connaît parfaitement la liturgie, et les lieux saints où elle se déroule, comme elle le raconte aux pieuses dames destinataires de son Journal de voyage : « Pour que votre Affection sache quels offices ont lieu chaque jour aux Lieux Saints, il me faut vous en instruire » (24, 1).

Vigile et office du matin

« Chaque jour avant le chant des coqs, on ouvre toutes les portes de l’Anastasis et y descendent tous les monazontes et parthenae (moines et vierges), comme on dit ici ; et pas seulement eux, mais aussi tous les laïcs, hommes et femmes, ceux du moins qui veulent faire la vigile matinale. De ce moment jusqu’à l’aube, on dit des hymnes, on répond aux psaumes et de même aux antiennes, et à chaque hymne, on fait une prière. Deux ou trois prêtres, ainsi que des diacres, viennent chaque jour, à leur tour, avec les moines, et ils disent les prières à chaque hymne ou antienne. Mais dès qu’il commence à faire clair, on commence à dire les hymnes du matin. Voici qu’arrive alors l’évêque avec le clergé ; il entre aussitôt dans la Grotte et, derrière les grilles, il dit d’abord une prière pour tous ; il fait aussi mémoire des noms de ceux qu’il veut, puis il bénit les catéchumènes ; ensuite il dit une prière et bénit les fidèles. Après cela, lorsque l’évêque sort de derrière les grilles, tous s’approchent à portée de sa main ; il les bénit un à un en sortant et le renvoi a lieu alors qu’il fait jour » (24, 1-3).

L’heure des offices est calée sur le lever et le coucher du soleil ; le jour compte douze heures, la nuit également, de durée variable selon les saisons ; d’où l’importance du chant des coqs.

Si l’office de tierce n’est attesté à Jérusalem que durant le carême, sexte et none sont célébrés chaque jour plus brièvement que l’office du matin, mais l’office principal est le lucernaire, qui en Occident prendra plus tard le nom de vêpres.

Lucernaire

« A la dixième heure, qu’on appelle ici licinikon – nous disons lucernaire – toute la foule se rassemble à l’Anastasis. On allume tous les flambeaux et les cierges, ce qui fait une immense clarté. Le feu n’est pas apporté du dehors, mais il est tiré de l’intérieur de la Grotte, où une lampe brûle nuit et jour, donc derrière les grilles. On dit les psaumes du lucernaire, ainsi que des antiennes. Et voici qu’on va avertir l’évêque. Il descend et s’assied sur un siège élevé ; les prêtres aussi s’assoient à leur place, et l’on dit des hymnes et des antiennes. Quand on a fini de les dire, l’évêque se lève et se tient debout devant la grille, c’est-à-dire devant la Grotte, et un des diacres fait mémoire de quelques-uns. A chaque nom dit par le diacre, un grand nombre d’enfants qui sont là debout répondent : Kyrie eleison – ce que nous disons : Seigneur, prends pitié –. Quand le diacre a fini, l’évêque dit d’abord une prière et prie pour tous ; puis tous prient, fidèles comme catéchumènes. Ensuite le diacre élève la voix pour que tout catéchumène incline la tête ; alors l’évêque, debout, dit une bénédiction sur les catéchumènes. (Il en va de même pour les fidèles) puis on fait le renvoi. »

Pélerine occidentale qui assiste à une liturgie en grec, Egérie ne distingue pas hymnes, psaumes et antiennes ; elle traduit certains termes pour des destinataires de langue latine, comme elle. Elle insiste sur l’affluence et la diversité des participants aux offices : foule, catéchumènes et fidèles, ascètes et moines. On notera la participation des enfants, ainsi que le rôle des diacre. Mais la cérémonie ne s’arrête pas avec le renvoi.

Une dernière démarche

« Après le renvoi, on conduit l’évêque, avec des hymnes, de l’Anastasis à la Croix, et tout le peuple l’accompagne. Quand on y est arrivé, il fait d’abord une prière, puis bénit les catéchumènes ; ensuite il fait une autre prière puis bénit les fidèles. Après quoi l’évêque, avec toute la foule, va derrière la Croix et, là encore, on fait comme devant la Croix. On s’approche à portée de main de l’évêque comme à l’Anastasis, et devant la Croix et derrière la Croix. D’énormes lanternes de verre sont suspendues partout en grand nombre, et les cierges sont nombreux aussi bien devant l’Anastasis que devant et derrière la Croix. Tout cela se termine avec le crépuscule. Ces offices ont lieu quotidiennement pendant les six jours de la semaine » (24, 4-7) sur le site de la passion et de la résurrection du Seigneur.

L’Anastasis, la Croix et le martyrium : lieux des assemblées liturgiques

 

L’Anastasis était une rotonde pourvue d’un déambulatoire, couverte d’une coupole hémisphérique supportée par des piliers et douze colonnes. En son centre se trouvait le bloc rocheux dans lequel était taillé le tombeau (dit la Grotte), enchâssé dans un édicule qui le protégeait. Des colonnes, entre lesquelles étaient fixées des grilles, supportaient un toit conique surmonté d’une croix. On pouvait pénétrer dans un petit vestibule où se trouvait la pierre qui avait fermé le tombeau ; c’est là que se tenait l’évêque durant les cérémonies.

L’Anastasis s’ouvrait à l’est sur un atrium « très grand et très beau » entouré de portiques sur trois côtés. Dans l’angle sud-est se trouvait le monticule du Golgotha, qu’Égérie appelle la Croix (ainsi l’atrium est-il « devant la Croix ») et écrit : « Sur ce monticule qui laissait à découvert la roche fissurée, une croix était plantée ; un ciborium doré protégeait le tout ». Au sud du Golgotha, dans la petite chapelle dite « derrière la Croix » se trouvaient des reliques dont des morceaux de la vraie croix et son écriteau.

De l’atrium on gagnait le Martyrium, « l’église majeure qui est au Golgotha derrière la Croix »,  basilique construite sur ordre de l’empereur Constantin, après les fouilles qui avaient mis au jour le tombeau du Christ, dont la dédicace solennelle avait eu lieu le 13 septembre 335. Elle est appelée Martyrium parce qu’elle porte témoignage (martyrion) de la mort et de la résurrection du Christ. Dans cette vaste basilique avaient lieu les assemblées eucharistiques du dimanche et nombre de célébrations les jours de fête.

Françoise Thelamon, professeur émérite d’histoire du christianisme

Doctrine / Formation #NLH #Théologie

L’étoile des mages et la divinité du Christ chez les Pères de l’Eglise

 

« Jésus étant né à Bethléem de Judée aux jours du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient se présentèrent à Jérusalem en demandant : “Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu se lever son étoile en Orient” ». Ils apprennent qu’il doit naître à Bethléem et se mettent en route : « Voici que l’étoile qu’ils avaient vu en Orient les guidait jusqu’à ce qu’elle vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant. A la vue de l’étoile, ils se réjouirent d’une grande joie … » (Mt 2, 9- 12). Ce qui fait dire à Ambroise : « Ce petit enfant que le manque de foi vous fait trouver méprisable, des mages venus d’Orient l’ont suivi sur un si long parcours, se prosternent pour l’adorer, l’appellent roi et reconnaissent qu’il ressuscitera, en tirant de leur trésor l’or, l’encens et la myrrhe « (In Luc. II, 44).

Si la signification symbolique des présents qu’ils offrent à l’enfant est souvent commentée de nos jours, l’étoile l’est plus rarement, or elle le fut souvent dans les premiers siècles. Elle intéressait fort les tenants de l’astrologie, ce qui conduit Augustin à protester énergiquement : « Cette science ignorante s’imagine que le Christ en naissant a été soumis aux lois fatales des astres » (Sermon 199, 3). Au contraire « Le Christ a fait voir qu’il n’était pas sous la domination de cette étoile mais qu’il en était le maître […] A peine sorti du sein maternel, il fit briller dans les cieux son astre nouveau, parce qu’il est Celui qui, né du sein du Père, a façonné le ciel et la terre » (Sermon 201, 1).

L’étoile – dont la réalité n’est pas mise en cause– s’est levée parce que le Christ est né et non l’inverse : « L’étoile qui obéit à l’enfant manifeste qu’il est le Dieu puissant que les mages, ambassadeurs des nations, ont adoré en lui conférant les honneurs qui lui étaient dus par l’offrande des présents mystiques » dit Gaudence, évêque de Brescia, à la fin du IVe siècle.  Se fondant sur la prophétie de Balaam : « Une étoile se lèvera de Jacob, et un homme se dressera en Israël » (Nb 24, 17), son contemporain Ambroise de Milan écrit : « Dans le mystère de l’incarnation, le Christ est l’étoile » (In Luc. II, 45) et encore : « Cette étoile est la clarté même du Christ, car il est “l’étoile brillante du matin” (Ap 22, 16) ».

Mais pour Eusèbe de Césarée, l’étoile en elle-même n’est rien : « C’est Celui qui s’est fait voir aux mages qui a montré symboliquement l’image de l’étoile » (Démonstration 9, 11). Pour Augustin, dans plusieurs sermons sur l’Épiphanie, l’étoile est appelée « la langue du ciel » dont le Fils de Dieu en sa divinité use pour pallier les déficiences de son humanité : « Sur cette terre, il ne parlait pas encore avec sa langue, mais il parlait du haut du ciel par une étoile, et montrait, non par le langage de l’homme mais par la puissance du Verbe fait chair, qui il était et où il était venu […]. C’est lui qui montrait cette étoile dans le ciel et qui montrait qu’il devait être adoré sur la terre » (Sermon 200, 2). Pour certains, l’étoile est une puissance, c’est-à-dire un Ange, qui guide les mages sous l’apparence d’une étoile, ce qui explique que ce soit parfois un ange, et non une étoile qui soit représenté guidant les mages, ou au-dessus de l’endroit où se trouve l’enfant.

Mais surtout l’étoile manifeste la divinité du Christ. Il est « l’étoile du matin, parce qu’il dissipe par sa naissance la nuit de l’ignorance » (Chromace, Sur Matthieu 4, 1). L’étoile manifeste la splendeur de la lumière divine qui illumine les âmes, aussi écrit-il encore : « En pénétrant dans les cœurs des mages, la splendeur de sa lumière les a remplis d’une lumière spirituelle qui les a rendus capables de reconnaître dans le signe de la nouvelle étoile naissante le roi des Juifs, le créateur du ciel » (Ibid.). Cette lumière, au-delà des Mages concerne toutes les nations comme l’exprime Léon le Grand : « Un rayon de vérité instruisit le cœur des mages, plus resplendissant que la beauté de l’étoile qui avait frappé le regard de leur corps » et encore « toute lumière nouvelle qui apparaît dans les cœurs enténébrés émane des rayons de la même étoile » (Sermon 34, 3 ; 38, 1).

On lira avec profit Martine Dulaey, Symboles de Évangiles (Ier-VIe siècles), Paris, LGF « Le livre de Poche », 2007.

 

 par Françoise Thelamon, professeur d’histoire de l’Antiquité

Notre photo, tapisserie du Musée de Tulle