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Transhumanisme et financement de la recherche scientifique : les enjeux

Tout développement technologique suppose un financement : au stade de la recherche puis à celui du développement. Il peut être public ou privé, et en général combine les deux. On pense que c’est parfaitement rationnel. C’est en un sens vrai a priori, dans l’objectif que se proposent les acteurs ; mais ce l’est en tout cas beaucoup moins dans le résultat.

En effet, comme le montre l’histoire, le lien entre l’objectif initial de la recherche et ses effets peut être très ténu et souvent inattendu. Par exemple il faut souligner la dimension importante de la recherche militaire. Non seulement quantitativement, mais aussi qualitativement, et dans de nombreux domaines. Mais en même temps, elle peut avoir des effets totalement imprévisibles, comme le montre l’exemple spectaculaire de l’Internet, qui dérive de recherches de l’US Army. Dans un tel cas d’ailleurs, même si l’investissement initial a trouvé ensuite une rémunération, ce n’est pas en proportion de son effet : la valeur réelle de la découverte de l’Internet n’a d’ailleurs jamais fait l’objet d’une rémunération. L’investissement privé est en principe plus contraint en termes de rémunération de son résultat – mais là aussi l’inventeur ne tire pas toujours le plein profit de son invention : le PC a été inventé par IBM, mais développé par d’autres, et sur une échelle qu’IBM n’avait pas prévue.

Si on remonte dans l’histoire, on constate un rôle massivement croissant de l’innovation scientifique. Sans parler de la révolution technique médiévale, la première révolution industrielle était peu scientifique et surtout technique, à la limite d’une artisanat astucieux (machine à vapeur, textile etc.). Mais la situation a évolué en profondeur avec la deuxième révolution industrielle et des découvertes comme la chimie, l’électricité, puis le téléphone, la voiture, l’électro-ménager, l’avion etc. Investisseurs et industriels ont alors compris l’intérêt stratégique de la recherche. Mais à nouveau ce ne sont pas toujours les inventeurs ou les premiers industriels qui ont accumulé des fortunes massives. Celles-ci apparaissent surtout au stade de l’industrialisation de la découverte, et encore pas toujours. Et certains secteurs n’ont pas rentabilisé l’argent investi pendant plusieurs générations (ainsi le transport aérien). En outre et surtout il faut souligner le rôle très important de la recherche sous fonds publics, et notamment comme on l’a vu, militaire.

Toutefois, à ces diverses époques, le fait est que la recherche restait financièrement relativement peu gourmande et demandait donc relativement peu aux organismes qui la finançaient. La situation a massivement changé depuis. Internet notamment a massivement frappé les imaginations, du fait des énormes fortunes amassées en moins de 20 ans par les fondateurs des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), et plus encore du fait des énormes profits de ces entreprises, notamment liés à la possibilité de créer un effet de monopole et de rente qui est unique. En effet la plupart des innovations du passé créaient une effet de monopole ou de rente dans un premier temps, mais il disparaissait assez vite avec la concurrence. La situation est différente ici. C’est en effet un jeu où celui qui impose sa norme rafle tout le marché (par acceptation générale du standard et non par une décision publique) et met ce faisant la main sur des ressources colossales. Les marges sont énormes pour le gagnant, car le marché est immense et les coûts faibles : c’est en un sens un profit de rente (comme une rente foncière ou minière), quoique d’origine différente. Dans ce cas, la rareté vient en effet du standard (en outre entretenu par la recherche) et non d’une rente physique. Mais il est vrai aussi qu’elle est plus fragile que celle-ci, car à la merci de nouveaux développements technologiques, le risque pour la firme dominante étant de voir une nouvelle invention lui faire perdre sa position centrale ; ou même le produit être surclassé par autre chose. En même temps, dans l’intervalle, les autorités de concurrence sont assez démunies face à ce phénomène. Un tel fait est probablement sans précédent dans l’histoire, même toutes proportions gardées.

Il en résulte en outre une formidable capacité d’investissement de ces firmes, et donc espèrent-elles la possibilité de réédition de leur exploit. Ce qui subsiste en revanche est la grande incertitude sur les succès non seulement techniques, mais surtouts financiers de ces recherches. On voit notamment des investissements massifs dans deux domaines : l’informatique/électronique au sens large (y compris l’intelligence artificielle) ainsi que l’Internet ; et les biotechnologies. On investit massivement parce qu’on sait (depuis 20 ans) que ce qui marche peut être formidablement payant, dans le cas des réussites, à côté d’une très grande majorité des recherches dont on sait qu’elles rendront peu ou pas. L’incertitude sur l’avenir est maximale, seule subsiste l’espérance de résultats massifs quand cela marche, sachant que c’est rare. Si donc l’économie pilote la science ou la technique, ce n’est pas de façon sûre : on joue à une roulette où les martingales larges peuvent espérer être gagnantes ; mais où le résultat vraiment payant n’est pas paramétrable.

A nouveau, de tels investissements sont par nature très différents du modèle de recherche planifié qu’on a naturellement en tête.

De telles recherches, qui sont comme on l’a vu loin d’être prévisibles dans leur effet, peuvent avoir un impact collectif majeur sur la société. D’où des inquiétudes que manifestent plusieurs ouvrages d’anticipation . On peut imaginer le rôle de tels systèmes branchés devenir central dans la vie des gens, tout en restant la propriété d’entreprises commerciales qui restent telles (et donc sans devenir un pouvoir politique au sens propre). Cela peut glisser vers une capacité de surveillance universelle, notamment de la santé et des mœurs, qui peut jouer une rôle important dans ce qu’on appelle le transhumanisme au sens large. Car cela veut dire concrètement qu’une firme peut être amenée à définir des mœurs et une forme d’éthique. Selon Carlo D’Asaro Biondo l’éthique de Google (dont il est un dirigeant) consiste à être contre toute violence, toute attaque sur les mineurs, etc. Cela peut paraître aller de soi ; mais ce même dirigeant ajoute en outre qu’il y a un fort attachement des fondateurs au respect de la diversité, au refus de discrimination raciale, sexuelle etc. Facebook fait signer une charte aux annonceurs, où domine l’idée de comportement non-haineux et du refus de toute discrimination. Là on entre dans le politique et le moral. Mais on le notera, ces objectifs éthiques sont assez conformistes : ils reflètent des thèmes déjà dominants idéologiquement. A ce stade, ces firmes ne génèrent donc pas une vision propre en la matière ; elles prennent dans la société ce qu’elles y trouvent. Mais elles lui donnent une force bien supérieure.

Ajoutons un fait apparemment trivial mais important : ces firmes sont dirigées par des personnes jeunes, sans spécificité au départ, sans formation ni expérience politique ou philosophique, a fortiori religieuse, qui ont réussi dans des proportions radicalement inimaginables au départ sur la base d’un idée géniale d’algorithme, et qui n’ont pas connu d’échec majeur dans leur vie. Cette situation est elle-même sans précédent. Dit en un mot, ce sont logiquement des gens qui spontanément ne doutent de rien. Mais qui sont très décontenancés devant les questions qui émergent, comme on l’a vu récemment avec Facebook.

Transhumanisme : l’homme augmenté

Quel rôle cela peut-il jouer en faveur du transhumanisme ? Il est dans cette perspective un mythe très puissant, car il est peut-être le seul à la dimension de l’Internet (qu’on peut décrire comme la connexion généralisée de l’humanité). Sous ses formes diverses, il attire donc des sommes énormes. Il est possible que la rentabilité finale en soit faible, mais même alors cela n’exclura pas des effets appréciables, tant financiers que sociaux. Là plus encore qu’ailleurs on cherche tous azimuts, sachant que le gros des efforts est perdu mais que le peu qui gagne est très rémunérateur.

Mais quand on dit transhumanisme il faut savoir de quoi on parle. Selon les cas le débat sera très différent. Il y a d’abord un transhumanisme ‘modéré’, type « homme augmenté ». Mais tout homme utilisant un outil, montant sur un véhicule, regardant un télescope etc., est un homme augmenté. Cela ne remet donc pas en cause la conception métaphysique de l’homme. En un sens même cela la fonde : l’homme a pour propre d’être capable d’augmentation, parce qu’il est un esprit qui dans son opération échappe en partie aux contraintes de la matière. Un être humain qui par effet biologique ou prothèse technique verrait bien mieux, courrait plus vite, calculerait beaucoup plus vite etc., resterait dans ce champ. Nous avons déjà des gens plus intelligents, plus rapides, plus beaux etc. que d’autres. Naturellement, le fait que cette capacité d’augmentation soit caractéristique de l’homme ne signifie pas qu’elle soit toujours bonne pour lui, loin de là.

Mais désormais on pourra acheter cette augmentation, et elle peut devenir cumulative. Les plus riches risquent alors d’avoir sans cesse plus de succès. Cela ne changerait rien d’essentiel à la nature de l’homme, mais poserait d’énormes problèmes sociaux. Et naturellement et surtout, ce serait un énorme marché. Ce qui accroît massivement la rationalité économique des investissements faits en la matière. On s’offusque des inégalités actuelles, mais si ces recherches débouchent (et a priori un nombre non négligeable d’entre elles le feront) on n’a donc encore rien vu. Bien sûr il pourra y avoir démocratisation ensuite – comme on l’a constaté dans le passé pour l’automobile : jugée être une provocation en 1900 car privilège des très riches, elle est devenue le symbole de la consommation de masse trois générations après. Mais rien ne dit que ce schéma se reproduira automatiquement. C’est d’autant plus vrai que contrairement aux époques antérieures nous sommes dans une économie qui prend de plus en plus conscience du fait que ses ressources sont limitées ; ce qui implique une compétition croissante pour l’accès à ces ressources rares, ce qui à son tour est un puissant facteur d’inégalité. Il peut dès lors y avoir distance croissante entre une minorité ultra performante (qui pourra alors se sentir d’une autre nature que la masse) et le reste. Inutile de dire qu’il y a là des enjeux financiers majeurs : puissance des sens, capacité intellectuelle, résistance aux maladies, performances physiques, etc. tout cela est très prometteur.

Quel peut être le sens de tels développements ? Il faut prendre en compte ici la puissance de ces mythes, leur force de fascination. On a évoqué avec le Pr Weizmann les mutations biologiques. Comme il nous l’a rappelé, un pas supplémentaire a été franchi avec le CRISPR : cela pourrait même permettre que les modifications héréditaires soient transmises aux générations suivantes. Mais c’est une technique peu coûteuse et facile à réaliser – avec le risque que cela perpétue une erreur. Et les obstacles juridiques sont minces : ces barrières sont sans poids face à la facilité d’utilisation de la technique. On peut donc considérer comme une quasi-certitude qu’elle sera activement développée. Et de façon très décentralisée, dans de vraies start-ups. En d’autres termes, à côté des mastodontes, les jeunes mammifères ont leurs chances dans la course à la richesse.

Mais comme on sait d’autres hybridations sont concevables. Le cyborg est par exemple l’idée d’une fusion de l’homme et de la machine, et l’intelligence artificielle peut être une tentative de reproduction du fonctionnement du cerveau humain à l’intérieur d’un ordinateur. Dans ces deux cas, il s’agit d’une sorte d’intrusion de l’univers mécanique et numérique à l’intérieur de la chair et de l’esprit. Mais comme la pensée, l’âme ou la conscience de l’homme utilisent des supports matériels, de tels projets sont, dans une certaine mesure, concevables même dans une perspective philosophique non matérialiste. Ils représentent alors une menace pour notre humanité dans la mesure où ils pourraient modifier notre rapport aux autres et au monde, outre bien sûr l’effet d’inégalité qu’on a relevé, qui est sans doute le plus significatif. Nos perceptions, nos sentiments, notre expérience charnelle de la réalité à travers nos sens seraient susceptibles d’être profondément transformés. Si cet interfaçage homme/machine semble enthousiasmer les partisans les plus radicaux de l’ère digitale, il suscite l’appréhension d’une très grande part de nos contemporains.

A nouveau, cela ne change pas la condition ultime de l’homme comme tel (un cyborg reste en un sens un homme avec ses vulnérabilités) mais cela peut bouleverser la société en en accentuant les traits existants. Ce n’est pas l’idée d’amélioration qui est en soi le problème, car par définition, rechercher une amélioration (un mieux, et donc quelque chose qui va plus loin dans le sens du bien) est en soi un bien ; mais à condition évidemment de savoir ce qu’est le bien. Or la sagesse chrétienne (et d’autres) nous enseigne que notre bien ultime n’est pas dans la matière et sa maitrise, qui ne sont qu’instrumentaux. Comme on voit donc, la question de fond est anthropologique. Comme le rappelle le P. Thierry Magnin , il y a ici la source d’une illusion majeure, issue de la croyance grandissante que les technologies vont libérer l’homme de ses difficultés ou même de ses limites ; ou même de dépasser toutes ses limites. L’image du cyborg invulnérable est parfaitement utopique ; car il y aura toujours des grains de sable. Mais elle offre l’illusion de sortir de la condition humaine, ce qui est propre à attirer les amateurs, et donc les budgets. Ce qui aura inévitablement certains résultats, bons ou mauvais.

Un risque existe, autre que celui de l’inégalité ; c’est celui de l’appauvrissement de l’humain. Le P. Thierry Magnin souligne par exemple que la croyance transhumaniste nous parle « d’une humain certes augmenté dans certaines fonctionnalités mais plutôt simplifié, robotisé et finalement diminué car quelque peu standardisé à partir de fonctions à optimiser ». Tout contrôler rend la vie triste. La douleur n’est pas qu’une effet physique, elle dépend de la focalisation. Quel serait l’impact des implants cérébraux sur la personnalité des hommes ainsi augmentés ? Quelle serait sa liberté ? Il n’y a pas de réponse. Mais dans la psychologie qui nous domine aujourd’hui, c’est très attractif. Et donc il y aura des budgets de recherche ; et si cela débouche, des clients.

Plus profondément, dans la réalité la mort sert à renouveler le vivant (les cellules meurent en permanence). Une société immortelle se figerait bien vite. Lacan disait que si la vie était sans fin, l’homme deviendrait fou. La mort n’est donc pas une défaite de l’humain. Dans le rôle indispensable des limites, une place est donc à faire à cette limite suprême, la mort. La sagesse conduirait donc a priori à ne pas désirer une société où elle disparaîtrait. Mais il est évident qu’en revanche il y aurait des clients.

Transhumanisme : l’homme transcendé

Mais cette importance de la perspective anthropologique est encore plus grande quand on passe au deuxième niveau du transhumanisme, car l’enjeu devient alors métaphysique. En effet, si on pousse à son terme la logique du transhumanisme, son objectif en fin de compte (son mythe) est une forme d’immortalité, en tout cas de maîtrise radicalement différente de l’homme sur lui-même et par exemple un être post-humain qui ne serait plus dépendant de son corps biologique actuel. L’hypothèse sous-jacente limite est que par la technologie on puisse donner un support différent à l’âme d’une personne, donc qu’on puisse l’appréhender comme un programme informatique au sens large et la restituer sur une base physique ou biologique. Ce transhumanisme radical est fondamentalement matérialiste. En effet, selon les conceptions spiritualistes au sens large, il est exclu qu’un procédé matériel puisse s’emparer de l’âme ou de l’esprit, notamment afin de refabriquer un être dont elle serait la mémoire et la volonté. Si donc les transhumanistes radicaux réussissaient leur opération, ce serait la preuve indiscutable que le matérialisme a raison et que les conceptions spirituelles sont fausses. Ce serait un cas exceptionnel où une réalisation scientifique trancherait de façon définitive un débat philosophique majeur.

Naturellement, même si on se situe dans un cadre de pensée matérialiste, le succès n’est en rien assuré. Rappelons tout simplement que par exemple la physique quantique nous rappelle que le réel est fondamentalement voilé : la nature n’est pas réifiable. Il y a donc semble-t-il une limite à ce qu’il est possible de faire, même en restant au niveau matérialiste. Ce qui nous est donné dépasse tout ce que nous pouvons espérer construire. Peut-être que le match entre matérialistes et croyants n’aura jamais de réponse en ce monde. Cela dit, inversement, même dans le cas où l’opération réussirait, on ne sortirait pas de la matière. L’homme augmenté même potentiellement ‘immortel’ resterait un simple dispositif technique ; il le serait même plus encore que l’homme d’autrefois, car il serait désormais démontré qu’il n’est que cela, avec la vulnérabilité que cela implique. La vulnérabilité de la matière (car la vulnérabilité ultime n’est pas celle de l’homme ou de la vie, mais celle de la matière) subsisterait intégralement : un programme ça s’efface, une machine, ça se casse – d’où la terrible angoisse qui hanterait ses bénéficiaires (erreur techniques, astéroïde malencontreux etc.). Cela n’a rien à voir avec la vie éternelle et la contemplation de Dieu…

Il en est de même de l’IA (intelligence artificielle au sens radical du terme). Fabriquer un être qui réellement penserait supposerait qu’il ait une forme de conscience. Une machine de traitement du langage ou de traduction ne connaît pas véritablement ce qu’est le sens. La conscience suppose une première personne. Une telle IA suppose qu’on ferait de la 1ère personne à partir de la 3e : on ne voit pas comment cela est possible. Sauf à nouveau si le matérialisme a raison. Mais c’est qu’alors la personne n’est pas une personne, mais un simple algorithme. Et donc en définitive, même s’ils gagnaient, en regard de leurs rêves nos matérialistes auraient perdu. Mais encore une fois, il y aura de l’argent pour explorer ces voies, beaucoup d’argent.

Enjeux et possibilités d’action

Le fait est donc que beaucoup d’argent s’investit dans ces recherches diverses…et en outre qu’elles ont des chances d’avoir certains débouchés, même s’ils diffèrent des objectifs initiaux. Il y a donc ici un enjeu majeur pour ceux qui ne partagent pas la philosophie implicite de ces recherches, qui est d’abord d’ordre politique et collectif : comme il est exclu d’aligner des investissements de cette amplitude dans un sens plus humaniste, c’est d’abord la question de la surveillance et de l’orientation de cette recherche qui est posée. Or les moyens publics (étatiques) pour ce faire sont limités, tardifs et souvent assez aveugles : pas inutiles mais partiels. Inévitablement donc, ces recherches avancerons. Et donc des entités privées (les firmes qu’on a citées) ou sous contrôle public mais dans des pays autoritaires à philosophie différente (Chine) se trouvent désormais dotées d’une capacité de bouleversement de nos sociétés qui est sans précédent en termes non seulement quantitatifs, mais qualitatifs. Sans parler des sous-produits de la recherche militaire. Nous ne pourrons dans une mesure très importante pas les en empêcher… Et ils auront beaucoup plus d’argent et de moyens intellectuels que nous.

En revanche nous pouvons tenter d’agir au niveau de la culture collective, car on l’a vu la philosophie sous-jacente en est assez pauvre ; pour faire un peu de Gramsci, la question de l’hégémonie culturelle est posée. Qui peut d’ailleurs se traduire en termes financiers, car les marchés sont très sensibles. Si en effet s’accrédite publiquement l’idée que tel ou tel comportement est répréhensible, et que les cours (de bourse) en pâtissent, les entreprises en tiennent compte ; cela peut déboucher sur une forme de pression coercitive, soit par la loi, soit par les marchés.

Ce serait encore plus vrai s’il existait à un niveau suffisant une finance sensible à ces valeurs collectives, et construite pour cela : une variable d’ISR (investissement socialement responsable), mais bien plus exigeante, car basée sur une anthropologie étoffée et solide. Notamment celle de la Doctrine sociale de l’Eglise. Une des objectifs naturels en serait de capter assez d’argent pour orienter une partie des recherches dans le bon sens. Ou au moins, surveiller les recherches des autres. Naturellement on l’a dit, la probabilité est qu’il y aurait beaucoup moins de ressources que dans la recherche dominante, et de façon écrasante. Mais moralement, ce qui compte est de faire ce qu’on a à faire. Car la leçon finale est que ces évolutions dantesques ne sont ni prévisibles ni même véritablement pilotées. Il apparaît donc que plus que jamais notre faiblesse est notre principale force, car elle nous conduit à reconnaître que nous sommes entre les mains de Dieu. Qui tire toujours un bien d’un mal et a déjà vaincu le mal… adjutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit coelum et terram. Du pain sur la planche pour les catholiques, et plus généralement les hommes de bonne volonté.

Intervention à l’Académie d’études et de sciences sociales le 14 mars 2019, un peu abrégée.

Tout développement technologique suppose un financement : au stade de la recherche puis à celui du développement. Il peut être public ou privé, et en général combine les deux. On pense que c’est parfaitement rationnel. C’est en un sens vrai a priori, dans l’objectif que se proposent les acteurs ; mais ce l’est en tout cas beaucoup moins dans le résultat.

En effet, comme le montre l’histoire, le lien entre l’objectif initial de la recherche et ses effets peut être très ténu et souvent inattendu. Par exemple il faut souligner la dimension importante de la recherche militaire. Non seulement quantitativement, mais aussi qualitativement, et dans de nombreux domaines. Mais en même temps, elle peut avoir des effets totalement imprévisibles, comme le montre l’exemple spectaculaire de l’Internet, qui dérive de recherches de l’US Army. Dans un tel cas d’ailleurs, même si l’investissement initial a trouvé ensuite une rémunération, ce n’est pas en proportion de son effet : la valeur réelle de la découverte de l’Internet n’a d’ailleurs jamais fait l’objet d’une rémunération. L’investissement privé est en principe plus contraint en termes de rémunération de son résultat – mais là aussi l’inventeur ne tire pas toujours le plein profit de son invention : le PC a été inventé par IBM, mais développé par d’autres, et sur une échelle qu’IBM n’avait pas prévue.

Si on remonte dans l’histoire, on constate un rôle massivement croissant de l’innovation scientifique. Sans parler de la révolution technique médiévale, la première révolution industrielle était peu scientifique et surtout technique, à la limite d’une artisanat astucieux (machine à vapeur, textile etc.). Mais la situation a évolué en profondeur avec la deuxième révolution industrielle et des découvertes comme la chimie, l’électricité, puis le téléphone, la voiture, l’électro-ménager, l’avion etc. Investisseurs et industriels ont alors compris l’intérêt stratégique de la recherche. Mais à nouveau ce ne sont pas toujours les inventeurs ou les premiers industriels qui ont accumulé des fortunes massives. Celles-ci apparaissent surtout au stade de l’industrialisation de la découverte, et encore pas toujours. Et certains secteurs n’ont pas rentabilisé l’argent investi pendant plusieurs générations (ainsi le transport aérien). En outre et surtout il faut souligner le rôle très important de la recherche sous fonds publics, et notamment comme on l’a vu, militaire.

Toutefois, à ces diverses époques, le fait est que la recherche restait financièrement relativement peu gourmande et demandait donc relativement peu aux organismes qui la finançaient. La situation a massivement changé depuis. Internet notamment a massivement frappé les imaginations, du fait des énormes fortunes amassées en moins de 20 ans par les fondateurs des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), et plus encore du fait des énormes profits de ces entreprises, notamment liés à la possibilité de créer un effet de monopole et de rente qui est unique. En effet la plupart des innovations du passé créaient une effet de monopole ou de rente dans un premier temps, mais il disparaissait assez vite avec la concurrence. La situation est différente ici. C’est en effet un jeu où celui qui impose sa norme rafle tout le marché (par acceptation générale du standard et non par une décision publique) et met ce faisant la main sur des ressources colossales. Les marges sont énormes pour le gagnant, car le marché est immense et les coûts faibles : c’est en un sens un profit de rente (comme une rente foncière ou minière), quoique d’origine différente. Dans ce cas, la rareté vient en effet du standard (en outre entretenu par la recherche) et non d’une rente physique. Mais il est vrai aussi qu’elle est plus fragile que celle-ci, car à la merci de nouveaux développements technologiques, le risque pour la firme dominante étant de voir une nouvelle invention lui faire perdre sa position centrale ; ou même le produit être surclassé par autre chose. En même temps, dans l’intervalle, les autorités de concurrence sont assez démunies face à ce phénomène. Un tel fait est probablement sans précédent dans l’histoire, même toutes proportions gardées.

Il en résulte en outre une formidable capacité d’investissement de ces firmes, et donc espèrent-elles la possibilité de réédition de leur exploit. Ce qui subsiste en revanche est la grande incertitude sur les succès non seulement techniques, mais surtouts financiers de ces recherches. On voit notamment des investissements massifs dans deux domaines : l’informatique/électronique au sens large (y compris l’intelligence artificielle) ainsi que l’Internet ; et les biotechnologies. On investit massivement parce qu’on sait (depuis 20 ans) que ce qui marche peut être formidablement payant, dans le cas des réussites, à côté d’une très grande majorité des recherches dont on sait qu’elles rendront peu ou pas. L’incertitude sur l’avenir est maximale, seule subsiste l’espérance de résultats massifs quand cela marche, sachant que c’est rare. Si donc l’économie pilote la science ou la technique, ce n’est pas de façon sûre : on joue à une roulette où les martingales larges peuvent espérer être gagnantes ; mais où le résultat vraiment payant n’est pas paramétrable.

A nouveau, de tels investissements sont par nature très différents du modèle de recherche planifié qu’on a naturellement en tête.

De telles recherches, qui sont comme on l’a vu loin d’être prévisibles dans leur effet, peuvent avoir un impact collectif majeur sur la société. D’où des inquiétudes que manifestent plusieurs ouvrages d’anticipation . On peut imaginer le rôle de tels systèmes branchés devenir central dans la vie des gens, tout en restant la propriété d’entreprises commerciales qui restent telles (et donc sans devenir un pouvoir politique au sens propre). Cela peut glisser vers une capacité de surveillance universelle, notamment de la santé et des mœurs, qui peut jouer une rôle important dans ce qu’on appelle le transhumanisme au sens large. Car cela veut dire concrètement qu’une firme peut être amenée à définir des mœurs et une forme d’éthique. Selon Carlo D’Asaro Biondo l’éthique de Google (dont il est un dirigeant) consiste à être contre toute violence, toute attaque sur les mineurs, etc. Cela peut paraître aller de soi ; mais ce même dirigeant ajoute en outre qu’il y a un fort attachement des fondateurs au respect de la diversité, au refus de discrimination raciale, sexuelle etc. Facebook fait signer une charte aux annonceurs, où domine l’idée de comportement non-haineux et du refus de toute discrimination. Là on entre dans le politique et le moral. Mais on le notera, ces objectifs éthiques sont assez conformistes : ils reflètent des thèmes déjà dominants idéologiquement. A ce stade, ces firmes ne génèrent donc pas une vision propre en la matière ; elles prennent dans la société ce qu’elles y trouvent. Mais elles lui donnent une force bien supérieure.

Ajoutons un fait apparemment trivial mais important : ces firmes sont dirigées par des personnes jeunes, sans spécificité au départ, sans formation ni expérience politique ou philosophique, a fortiori religieuse, qui ont réussi dans des proportions radicalement inimaginables au départ sur la base d’un idée géniale d’algorithme, et qui n’ont pas connu d’échec majeur dans leur vie. Cette situation est elle-même sans précédent. Dit en un mot, ce sont logiquement des gens qui spontanément ne doutent de rien. Mais qui sont très décontenancés devant les questions qui émergent, comme on l’a vu récemment avec Facebook.

Transhumanisme : l’homme augmenté

Quel rôle cela peut-il jouer en faveur du transhumanisme ? Il est dans cette perspective un mythe très puissant, car il est peut-être le seul à la dimension de l’Internet (qu’on peut décrire comme la connexion généralisée de l’humanité). Sous ses formes diverses, il attire donc des sommes énormes. Il est possible que la rentabilité finale en soit faible, mais même alors cela n’exclura pas des effets appréciables, tant financiers que sociaux. Là plus encore qu’ailleurs on cherche tous azimuts, sachant que le gros des efforts est perdu mais que le peu qui gagne est très rémunérateur.

Mais quand on dit transhumanisme il faut savoir de quoi on parle. Selon les cas le débat sera très différent. Il y a d’abord un transhumanisme ‘modéré’, type « homme augmenté ». Mais tout homme utilisant un outil, montant sur un véhicule, regardant un télescope etc., est un homme augmenté. Cela ne remet donc pas en cause la conception métaphysique de l’homme. En un sens même cela la fonde : l’homme a pour propre d’être capable d’augmentation, parce qu’il est un esprit qui dans son opération échappe en partie aux contraintes de la matière. Un être humain qui par effet biologique ou prothèse technique verrait bien mieux, courrait plus vite, calculerait beaucoup plus vite etc., resterait dans ce champ. Nous avons déjà des gens plus intelligents, plus rapides, plus beaux etc. que d’autres. Naturellement, le fait que cette capacité d’augmentation soit caractéristique de l’homme ne signifie pas qu’elle soit toujours bonne pour lui, loin de là.

Mais désormais on pourra acheter cette augmentation, et elle peut devenir cumulative. Les plus riches risquent alors d’avoir sans cesse plus de succès. Cela ne changerait rien d’essentiel à la nature de l’homme, mais poserait d’énormes problèmes sociaux. Et naturellement et surtout, ce serait un énorme marché. Ce qui accroît massivement la rationalité économique des investissements faits en la matière. On s’offusque des inégalités actuelles, mais si ces recherches débouchent (et a priori un nombre non négligeable d’entre elles le feront) on n’a donc encore rien vu. Bien sûr il pourra y avoir démocratisation ensuite – comme on l’a constaté dans le passé pour l’automobile : jugée être une provocation en 1900 car privilège des très riches, elle est devenue le symbole de la consommation de masse trois générations après. Mais rien ne dit que ce schéma se reproduira automatiquement. C’est d’autant plus vrai que contrairement aux époques antérieures nous sommes dans une économie qui prend de plus en plus conscience du fait que ses ressources sont limitées ; ce qui implique une compétition croissante pour l’accès à ces ressources rares, ce qui à son tour est un puissant facteur d’inégalité. Il peut dès lors y avoir distance croissante entre une minorité ultra performante (qui pourra alors se sentir d’une autre nature que la masse) et le reste. Inutile de dire qu’il y a là des enjeux financiers majeurs : puissance des sens, capacité intellectuelle, résistance aux maladies, performances physiques, etc. tout cela est très prometteur.

Quel peut être le sens de tels développements ? Il faut prendre en compte ici la puissance de ces mythes, leur force de fascination. On a évoqué avec le Pr Weizmann les mutations biologiques. Comme il nous l’a rappelé, un pas supplémentaire a été franchi avec le CRISPR : cela pourrait même permettre que les modifications héréditaires soient transmises aux générations suivantes. Mais c’est une technique peu coûteuse et facile à réaliser – avec le risque que cela perpétue une erreur. Et les obstacles juridiques sont minces : ces barrières sont sans poids face à la facilité d’utilisation de la technique. On peut donc considérer comme une quasi-certitude qu’elle sera activement développée. Et de façon très décentralisée, dans de vraies start-ups. En d’autres termes, à côté des mastodontes, les jeunes mammifères ont leurs chances dans la course à la richesse.

Mais comme on sait d’autres hybridations sont concevables. Le cyborg est par exemple l’idée d’une fusion de l’homme et de la machine, et l’intelligence artificielle peut être une tentative de reproduction du fonctionnement du cerveau humain à l’intérieur d’un ordinateur. Dans ces deux cas, il s’agit d’une sorte d’intrusion de l’univers mécanique et numérique à l’intérieur de la chair et de l’esprit. Mais comme la pensée, l’âme ou la conscience de l’homme utilisent des supports matériels, de tels projets sont, dans une certaine mesure, concevables même dans une perspective philosophique non matérialiste. Ils représentent alors une menace pour notre humanité dans la mesure où ils pourraient modifier notre rapport aux autres et au monde, outre bien sûr l’effet d’inégalité qu’on a relevé, qui est sans doute le plus significatif. Nos perceptions, nos sentiments, notre expérience charnelle de la réalité à travers nos sens seraient susceptibles d’être profondément transformés. Si cet interfaçage homme/machine semble enthousiasmer les partisans les plus radicaux de l’ère digitale, il suscite l’appréhension d’une très grande part de nos contemporains.

A nouveau, cela ne change pas la condition ultime de l’homme comme tel (un cyborg reste en un sens un homme avec ses vulnérabilités) mais cela peut bouleverser la société en en accentuant les traits existants. Ce n’est pas l’idée d’amélioration qui est en soi le problème, car par définition, rechercher une amélioration (un mieux, et donc quelque chose qui va plus loin dans le sens du bien) est en soi un bien ; mais à condition évidemment de savoir ce qu’est le bien. Or la sagesse chrétienne (et d’autres) nous enseigne que notre bien ultime n’est pas dans la matière et sa maitrise, qui ne sont qu’instrumentaux. Comme on voit donc, la question de fond est anthropologique. Comme le rappelle le P. Thierry Magnin , il y a ici la source d’une illusion majeure, issue de la croyance grandissante que les technologies vont libérer l’homme de ses difficultés ou même de ses limites ; ou même de dépasser toutes ses limites. L’image du cyborg invulnérable est parfaitement utopique ; car il y aura toujours des grains de sable. Mais elle offre l’illusion de sortir de la condition humaine, ce qui est propre à attirer les amateurs, et donc les budgets. Ce qui aura inévitablement certains résultats, bons ou mauvais.

Un risque existe, autre que celui de l’inégalité ; c’est celui de l’appauvrissement de l’humain. Le P. Thierry Magnin souligne par exemple que la croyance transhumaniste nous parle « d’une humain certes augmenté dans certaines fonctionnalités mais plutôt simplifié, robotisé et finalement diminué car quelque peu standardisé à partir de fonctions à optimiser ». Tout contrôler rend la vie triste. La douleur n’est pas qu’une effet physique, elle dépend de la focalisation. Quel serait l’impact des implants cérébraux sur la personnalité des hommes ainsi augmentés ? Quelle serait sa liberté ? Il n’y a pas de réponse. Mais dans la psychologie qui nous domine aujourd’hui, c’est très attractif. Et donc il y aura des budgets de recherche ; et si cela débouche, des clients.

Plus profondément, dans la réalité la mort sert à renouveler le vivant (les cellules meurent en permanence). Une société immortelle se figerait bien vite. Lacan disait que si la vie était sans fin, l’homme deviendrait fou. La mort n’est donc pas une défaite de l’humain. Dans le rôle indispensable des limites, une place est donc à faire à cette limite suprême, la mort. La sagesse conduirait donc a priori à ne pas désirer une société où elle disparaîtrait. Mais il est évident qu’en revanche il y aurait des clients.

Transhumanisme : l’homme transcendé

Mais cette importance de la perspective anthropologique est encore plus grande quand on passe au deuxième niveau du transhumanisme, car l’enjeu devient alors métaphysique. En effet, si on pousse à son terme la logique du transhumanisme, son objectif en fin de compte (son mythe) est une forme d’immortalité, en tout cas de maîtrise radicalement différente de l’homme sur lui-même et par exemple un être post-humain qui ne serait plus dépendant de son corps biologique actuel. L’hypothèse sous-jacente limite est que par la technologie on puisse donner un support différent à l’âme d’une personne, donc qu’on puisse l’appréhender comme un programme informatique au sens large et la restituer sur une base physique ou biologique. Ce transhumanisme radical est fondamentalement matérialiste. En effet, selon les conceptions spiritualistes au sens large, il est exclu qu’un procédé matériel puisse s’emparer de l’âme ou de l’esprit, notamment afin de refabriquer un être dont elle serait la mémoire et la volonté. Si donc les transhumanistes radicaux réussissaient leur opération, ce serait la preuve indiscutable que le matérialisme a raison et que les conceptions spirituelles sont fausses. Ce serait un cas exceptionnel où une réalisation scientifique trancherait de façon définitive un débat philosophique majeur.

Naturellement, même si on se situe dans un cadre de pensée matérialiste, le succès n’est en rien assuré. Rappelons tout simplement que par exemple la physique quantique nous rappelle que le réel est fondamentalement voilé : la nature n’est pas réifiable. Il y a donc semble-t-il une limite à ce qu’il est possible de faire, même en restant au niveau matérialiste. Ce qui nous est donné dépasse tout ce que nous pouvons espérer construire. Peut-être que le match entre matérialistes et croyants n’aura jamais de réponse en ce monde. Cela dit, inversement, même dans le cas où l’opération réussirait, on ne sortirait pas de la matière. L’homme augmenté même potentiellement ‘immortel’ resterait un simple dispositif technique ; il le serait même plus encore que l’homme d’autrefois, car il serait désormais démontré qu’il n’est que cela, avec la vulnérabilité que cela implique. La vulnérabilité de la matière (car la vulnérabilité ultime n’est pas celle de l’homme ou de la vie, mais celle de la matière) subsisterait intégralement : un programme ça s’efface, une machine, ça se casse – d’où la terrible angoisse qui hanterait ses bénéficiaires (erreur techniques, astéroïde malencontreux etc.). Cela n’a rien à voir avec la vie éternelle et la contemplation de Dieu…

Il en est de même de l’IA (intelligence artificielle au sens radical du terme). Fabriquer un être qui réellement penserait supposerait qu’il ait une forme de conscience. Une machine de traitement du langage ou de traduction ne connaît pas véritablement ce qu’est le sens. La conscience suppose une première personne. Une telle IA suppose qu’on ferait de la 1ère personne à partir de la 3e : on ne voit pas comment cela est possible. Sauf à nouveau si le matérialisme a raison. Mais c’est qu’alors la personne n’est pas une personne, mais un simple algorithme. Et donc en définitive, même s’ils gagnaient, en regard de leurs rêves nos matérialistes auraient perdu. Mais encore une fois, il y aura de l’argent pour explorer ces voies, beaucoup d’argent.

Enjeux et possibilités d’action

Le fait est donc que beaucoup d’argent s’investit dans ces recherches diverses…et en outre qu’elles ont des chances d’avoir certains débouchés, même s’ils diffèrent des objectifs initiaux. Il y a donc ici un enjeu majeur pour ceux qui ne partagent pas la philosophie implicite de ces recherches, qui est d’abord d’ordre politique et collectif : comme il est exclu d’aligner des investissements de cette amplitude dans un sens plus humaniste, c’est d’abord la question de la surveillance et de l’orientation de cette recherche qui est posée. Or les moyens publics (étatiques) pour ce faire sont limités, tardifs et souvent assez aveugles : pas inutiles mais partiels. Inévitablement donc, ces recherches avancerons. Et donc des entités privées (les firmes qu’on a citées) ou sous contrôle public mais dans des pays autoritaires à philosophie différente (Chine) se trouvent désormais dotées d’une capacité de bouleversement de nos sociétés qui est sans précédent en termes non seulement quantitatifs, mais qualitatifs. Sans parler des sous-produits de la recherche militaire. Nous ne pourrons dans une mesure très importante pas les en empêcher… Et ils auront beaucoup plus d’argent et de moyens intellectuels que nous.

En revanche nous pouvons tenter d’agir au niveau de la culture collective, car on l’a vu la philosophie sous-jacente en est assez pauvre ; pour faire un peu de Gramsci, la question de l’hégémonie culturelle est posée. Qui peut d’ailleurs se traduire en termes financiers, car les marchés sont très sensibles. Si en effet s’accrédite publiquement l’idée que tel ou tel comportement est répréhensible, et que les cours (de bourse) en pâtissent, les entreprises en tiennent compte ; cela peut déboucher sur une forme de pression coercitive, soit par la loi, soit par les marchés.

Ce serait encore plus vrai s’il existait à un niveau suffisant une finance sensible à ces valeurs collectives, et construite pour cela : une variable d’ISR (investissement socialement responsable), mais bien plus exigeante, car basée sur une anthropologie étoffée et solide. Notamment celle de la Doctrine sociale de l’Eglise. Une des objectifs naturels en serait de capter assez d’argent pour orienter une partie des recherches dans le bon sens. Ou au moins, surveiller les recherches des autres. Naturellement on l’a dit, la probabilité est qu’il y aurait beaucoup moins de ressources que dans la recherche dominante, et de façon écrasante. Mais moralement, ce qui compte est de faire ce qu’on a à faire. Car la leçon finale est que ces évolutions dantesques ne sont ni prévisibles ni même véritablement pilotées. Il apparaît donc que plus que jamais notre faiblesse est notre principale force, car elle nous conduit à reconnaître que nous sommes entre les mains de Dieu. Qui tire toujours un bien d’un mal et a déjà vaincu le mal… adjutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit coelum et terram. Du pain sur la planche pour les catholiques, et plus généralement les hommes de bonne volonté.

 

Pierre de Lauzun

Intervention à l’Académie d’études et de sciences sociales le 14 mars 2019, un peu abrégée.

A la une #NLH #Tribunes et entretiens

Gilets Jaunes : le point de vue de Pierre de Lauzun

À l’heures où nous publions cet entretien avec Pierre de Lauzun, haut fonctionnaire spécialisé dans la finance, le président Macron ne s’est pas encore exprimé que des Gilets jaunes ont d’ores et déjà annoncé une nouvelle journée de mobilisation le 15 décembre. L’analyse de cette crise à travers cet entretien garde toute sa pertinence et offre des points de réflexion essentiels pour clarifier le débat et sortir de l’impasse.

 

De manière générale, comment analysez-vous la crise des Gilets jaunes ? S’agit-il d’une crise passagère ou d’un mouvement plus profond ?

Il y a quelque chose de très profond, c’est une voix nouvelle qui se fait entendre dans le débat public et qui pèsera au moins pendant un temps. Mais la limite de ce mouvement c’est qu’il s’est construit comme un réseau et veut le rester, sans porte-parole ni élaboration commune d’un programme ou de revendications. C’est une limite importante pour qui veut peser dans le débat public. Les revendications qui circulent sont nombreuses, parfois contradictoires et surtout, ne sont pas endossées, ce qui signifie que l’on ne peut pas en discuter, que ce soit avec le gouvernement ou avec n’importe qui d’autre.

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Culture #Doctrine / Formation

Mai 68 et Vatican II : les deux révolutions

de Pierre de Lauzun sur son blog :

Comment le Concile a ouvert les bras au monde au moment précis où celui-ci partait dans la direction opposée.

Peut-on rapprocher Vatican II et mai 68 ? Entre les foules de jeunes en révolte et les vénérables évêques assemblés dans Saint-Pierre la différence paraît énorme. Pourtant ils ont quelque chose en commun, et au minimum un rôle central dans les bouleversements des années soixante. Concile, quel concile ?

Le Concile avait pour tâche ce que Jean XXIII appelait l’aggiornamento : ne pas changer le dépôt de la foi mais le dire autrement et dialoguer avec le monde d’aujourd’hui. Le résultat est-il en rapport ? Certains insistent sur la mutation, d’autres sur la continuité. Mais le bouleversement est incontestable. Benoît XVI avait distingué le Concile des textes (en théorie le seul vrai) et le Concile des médias. Le mouvement massif de remise en cause qui a alors saisi l’Église serait alors en grande partie le fruit de cette interprétation appelée concile des médias, qui ne s’appuie que partiellement sur les textes conciliaires. Mais la réalité est plus complexe. Car même dans les textes les changements sont importants. Le langage utilisé est très nouveau ; les anathèmes (listes de propositions condamnées comme fausses) sont supprimés ; on donne la priorité absolue au pastoral, etc. Ce qui fait qu’en restant en principe cohérent on envoie en réalité un message assez différent. Par exemple, dans le texte sur les autres religions, Nostra Aetate, on ne parle que de ce que ces religions ont de bon. On peut donc dire qu’on ne change rien. Mais en fait on change l’attitude : au lieu de voir d’abord ces religions comme fausses, on s’attache aux éléments communs. Ce qui permettra ensuite à certains de dire qu’elles ont une valeur comme telles. Ce que ne dit pas le texte. Mais son flou sur le sujet a permis le glissement. On voit alors poindre une des affinités possibles avec mai 68. « Il est interdit d’interdire » disait ce dernier : en un sens, c’est un peu ce qu’a fait le Concile.

Ce n’est pas le seul point commun. Sous un autre angle, les effets de mai 68 sont faibles doctrinalement, mais considérables dans la pratique et les mœurs ; or c’est aussi ce qui se passe avec le Concile (au moins celui des médias). Prenons la liturgie : des changements aussi emblématiques que l’orientation du culte ou la communion dans la main ne résultent pas de textes conciliaires, mais de la pratique, entérinée par les autorités. On peut enfin noter aussi, en commun, cet optimisme utopique caractéristique de l’époque.

Des différences sensibles

En revanche, en termes de résultats concrets les résultats sont inverses. Évidemment si on voit mai 68 (et tous les événements apparentés, partout dans le monde développé) comme une révolution, c’est un échec. Mais en réalité ce n’était pas d’abord une révolution politique. L’effet principal, massif, en a été de bouleverser les mœurs, à commencer par les relations sexuelles, et de refuser toute autorité et tradition ; avec pour produit involontaire final l’exaltation de la consommation et de l’argent. En tout cas son impact en a été immense ; les effets s’en sont fait sentir jusqu’à nos jours, imprégnant toute la société bien au-delà de son point de départ. De son côté le Concile n’avait pas l’intention de changer les traits essentiels de la foi catholique. Et s’il a présidé lui aussi à un bouleversement sans précédent, on a constaté en même temps un effondrement quantitatif. L’imprégnation de la société par la foi chrétienne, qui restait très forte, est devenue au fil du temps minime. Sur ce plan donc la ressemblance a ses limites. Dans un cas on a vu une mutation majeure (pas entièrement voulue) et un effet puissant ; dans l’autre, l’effet socialement visible (je ne parle pas de l’intériorité spirituelle) a été l’effondrement quantitatif.

Il semble qu’on puisse trouver la raison de ce contraste dans les positions opposées des deux événements par rapport à leurs traditions respectives ainsi qu’à l’évolution de la société (émancipation, rejet des normes, individualisme, relativisme), qui reflétait une tendance lourde déjà présente, libérale et révolutionnaire. Mai 68 allait tout à fait dans le sens de cette évolution. Mais l’Église était dans la position inverse. Dans la phase antérieure elle s’était opposée vigoureusement à la modernité ; et cela avait donné certains résultats même si elle connaissait une lente attrition, car elle résistait assez bien. Cela dit, de façon souterraine, une partie du clergé et des fidèles étaient plus ouverts aux « valeurs » de l’époque et espéraient des retrouvailles avec le monde moderne ; s’ajoutant au besoin permanent de ressourcement spirituel et au renouvellement nécessaire, cela a conduit au Concile. On espérait même, assez naïvement, que cela pourrait déboucher sur une rechristianisation. D’où l’optimisme, et des initiatives plus ou moins débridées. Des traits d’époque caractéristiques, mais inattendus dans une institution où la tradition et l’autorité jouaient un rôle central. Mais cela a été perçu comme un véritable tête-à-queue par rapport aux attitudes précédentes, d’où une grande confusion.

Des fruits assez différents

D’où le résultat. Dans un livre récent, Guillaume Cuchet a admirablement analysé l’effondrement de l’Église catholique en France, commençant dans les années 1960 et poursuivie ensuite. On dit que la baisse était séculaire et continue depuis bien longtemps : c’est inexact. Elle a été brutale, et pas vraiment préparée par des signes avant-coureurs. On le voit au fait que la conviction commune au début des années soixante était à la stabilisation de la pratique (sous réserve d’une lente érosion séculaire et de l’exode rural) ; d’où l’optimisme de l’Église du temps, qui explique en un sens le Concile et son ton naïvement confiant.

Comme Guillaume Cuchet le montre, la baisse soudaine de la pratique date de 1965 et pas de 1968 comme beaucoup le croient. Il y a évidemment là à l’œuvre des mouvements sociologiques majeurs. Mais souligne-t-il, la datation précise du décrochage et sa brutalité mettent en évidence le choc du Concile et de sa mise en œuvre. La pratique religieuse, obligatoire avant sous peine de péché mortel, l’a été d’un coup beaucoup moins. Dieu n’était plus (aussi) un juge mais pur amour, incapable de condamner qui que ce soit. Les fins dernières ont disparu de la pastorale. Certes, ce n’est pas le Concile qui a relativisé la pratique (notamment le rôle de la confession) ou l’idée de l’enfer. Mais outre qu’il n’insistait pas dessus, il a dans la perception commune relativisé l’idée que le Salut s’obtenait normalement par l’Église et ses pratiques. Et de son côté le clergé a progressivement démonté l’ancien système de normes, de pratique et de dogmes, ainsi que la religiosité populaire, tout en bouleversant la liturgie. Pour Guillaume Cuchet tout se passe donc comme si Vatican II avait entraîné la révolution qu’il voulait éviter. Même si pour lui la crise se serait produite de toute façon, quoique plus tard et autrement.

Tout ne pouvait continuer comme avant

On ne sait évidemment pas ce qui se serait passé s’il n’y avait pas eu ce Concile, décision personnelle de Jean XXIII. Ou avec un Concile différent. Avec le recul toutefois, on reste étonné de l’improvisation et surtout de la naïveté du processus. La lecture des signes des temps si prisée alors s’est avérée assez défectueuse : le Concile a ouvert les bras au monde au moment précis où celui-ci partait dans la direction opposée. On a voulu alors oublier l’idée chère à l’Église préconciliaire que la modernité contenait des ferments incompatibles avec le message chrétien. Or non seulement ces ferments étaient bien là, mais ils se sont nettement aggravés avec le passage à la postmodernité relativiste et libertaire après 1968. Pour ne prendre qu’un domaine, rien ne montre que le Concile ait eu la moindre anticipation de l’avortement de masse, des mœurs dites libres, de la pornographie, de l’effondrement du mariage etc., qui allaient déferler sur nos sociétés. Cela ne vaut pas dire que tout pouvait continuer comme avant, tant s’en faut : notamment, il fallait chercher à parler aux hommes de notre temps, et reconnaître ce qu’il y a de bon dans le monde moderne. Plus encore, une réforme spirituelle s’imposait. Mais il est étonnant qu’on ait à ce point sous-estimé les tendances profondes de l’époque et ses ferments destructeurs. Et encore plus étonnant est le fait que cinquante ans après, l’Église ne soit pas en état de prendre lucidement la mesure de ce qui lui est arrivé.

Article paru dans Aleteia le 27 juin 2018 https://fr.aleteia.org/2018/06/27/m…

A la une #Doctrine / Formation #Livres #NLH

LIvre – Christianisme et croissance économique – Pierre de Lauzun

Bien connu de nos lecteurs, nous proposons pour l’été une lecture d’actualité, avec ce livre de Pierre de Lauzun, paru en 2008, Christianisme et croissance économique

C’est en Occident qu’est née au XVIIIe siècle une mutation radicale de la vie collective de l’humanité : l’économie moderne. Or l’Occident est par excellence la société façonnée par le christianisme. C’est lui qui l’a doté des caractéristiques essentielles directement ou indirectement à l’origine de ce décollage : la notion de personne humaine, son autonomie au sein de la société, sa liberté, la distinction du temporel et du spirituel, la valorisation du travail, l’encouragement au progrès matériel et à l’innovation, la rationalité des lois de la nature, etc. En bref, la Raison, l’Histoire, la Personne et le Travail. On en voit les effets au Moyen Âge caractérisé par une expansion et une innovation impressionnantes. Le rôle de l’Église y est essentiel, tant par l’exemple avec les monastères, que par la réflexion : la pensée économique moderne démarre avec la scolastique. Cette matrice spirituelle et culturelle a permis le décollage du XVIIIe siècle. Mais ce décollage exploitant les dons issus du christianisme s’est accompagné d’une mise à distance progressive de la foi par l’Occident. S’il n’est pas décisif dans l’explication du tournant, cet éloignement toujours plus marqué donne une signification très spécifique à notre société, de plus en plus matérialiste, et la première dans l’histoire à tenter de vivre sans religion. Mais comment cela sera-t-il possible sur la durée, si une foi a été décisive pour qu’elle naisse ?

Vous pouvez le commander ici

 

 

 

Tribunes et entretiens

Le chrétien et la démographie, par Pierre de Lauzun

La question de la démographie est bien délicate dans le contexte chrétien. Surtout aujourd’hui. Il y a même un dilemme catholique entre l’idée coutumière de la liberté de la famille et l’idée générale de limite, qui revient en force. Le fait est tout simple et largement arithmétique : si la liberté de la famille inclut la libre détermination du nombre d’enfants qu’elle engendre, et que de fait ces familles optaient pour un nombre dépassant le seuil de renouvellement, la population croîtrait indéfiniment. Et se poserait alors un problème de limite. En un sens Malthus l’avait vu, mais il considérait que la limite serait celle de la nourriture. L’expérience l’a démenti – au moins pour l’heure. Mais de nouvelles limites apparaissent. La pollution, l’empreinte humaine sur notre écologie. On peut en débattre. Mais il y a à coup sûr au moins une limite ultime, l’espace physique. Si en effet la population humaine croissait indéfiniment, mettons jusqu’à des dizaines ou centaines de milliards d’hommes, la Terre serait invivable. Même si on arrivait à nourrir tout ce beau monde. Cas extrême dira-t-on : oui, mais qui prouve quelque chose ; qu’il faut s’arrêter à quelque part. Dit autrement, au moins dans un cas il peut y avoir un moment où on ne pourrait pas laisser les gens proliférer à leur guise s’ils en avaient envie…

La grande encyclique des limites, Laudato Si, qui développe avec force cette notion à propos de l’écologie, élude tranquillement la question. Elle réaffirme les principes catholiques sur la famille et nie toute contradiction entre les deux positions. La rareté y est expliquée exclusivement par l’absence de solidarité. C’est ce que nous dit le N° 50 : « au lieu de résoudre les problèmes des pauvres et de penser à un monde différent, certains se contentent seulement de proposer une réduction de la natalité…Mais ‘s’il est vrai que la répartition inégale de la population et des ressources disponibles crée des obstacles au développement et à l’utilisation durable de l’environnement, il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire’. Accuser l’augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes… En outre, nous savons qu’on gaspille approximativement un tiers des aliments qui sont produits, et ‘que lorsque l’on jette de la nourriture, c’est comme si l’on volait la nourriture à la table du pauvre’. » Pas faux en soi. Mais cela ne traite pas le problème ultime.

En revanche pour la plupart des écologistes, pour une fois d’accord avec les économistes, une des premières conclusions qui se tire de l’idée de la rareté des ressources naturelles est la nécessité de limiter sévèrement la croissance démographique de l’humanité. Non sans une certaine cohérence. Alors, le malthusianisme peut-il être baptisé ? Ou est-ce une simple question de juste usage des ressources et de solidarité ? L’encyclique ne répond pas à la question. Pas plus que la revue Limites qui dans son numéro 1 titrait « décroissez et multipliez-vous ! » mais sans nous dire comment concilier ces deux objectifs, sauf à nouveau par la réduction du gaspillage et par le partage. Or ni l’un ni l’autre ne répondent à la question irréductible des limites physiques. Accuser les méchants libéraux ne suffit pas.

Car à nouveau, au moins en principe c’est une vraie question. Bien sûr en pratique ce qu’on constate dans la plupart des pays hors Afrique, c’est la baisse de la natalité (ce qu’on appelle transition démographique). Un phénomène puissant et même inquiétant car si on prolongeait la tendance indéfiniment, cette fois le risque serait la disparition de l’humanité et non la surpopulation. Ou alors une marée africaine. Et donc les familles chrétiennes dans nos pays ont parfaitement raison de faire beaucoup d’enfants. Mais la question théorique subsiste. Nous ne voulons ni de la prolifération absolue, ni bien sûr de l’extinction. Il nous faut donc une certaine modération, variable selon la situation prévalant dans la société où on se trouve. Ce qui veut dire que si la prolifération menace, un autocontrôle s’impose ; et si c’est l’extinction qui s’annonce, un encouragement aux naissances. Ce qui veut dire qu’au moins dans ces cas les familles n’ont pas à se déterminer sans aucune forme de regard pour la situation ambiante. Tout en gardant la discipline des méthodes naturelles. On n’a pas fini de creuser la question des limites.

Pierre de Lauzun

 

Source Blog de l’auteur

Conférences/Formations #NLH #NLQ

Parcours “Responsabilité politique de la foi” à Paris du 15 novembre 2017 au 16 mai 2018

Responsabilité politique de la Foi

Découvrir et approfondir les clés du discernement et le sens de l’engagement chrétien dans la vie de la Cité
Je comprends – Je discerne – Je m’engage
animation, Philippe de Saint-Germain et coordination, Père Xavier Lefebvre

Un parcours de 8 conférences/débat une fois par mois 19h-21h (auditorium sauf en octobre)

– Comprendre : La crise de la postmodernité et les failles de la démocratie libérale
– Transmettre : Foi et politique dans l’Histoire : Dieu et l’Etat, espérance et utopie
– Témoigner : La loi morale universelle et la liberté de conscience, bases d’une société libre
-Servir : La responsabilité du chrétien et le bien commun : servir dans le monde sans être du monde
– Agir : Choisir, discerner, décider : jugement moral et jugement politique
– Inventer : Les défis de l’engagement politique chrétien aujourd’hui en France : une minorité créatrice

dates

    • 1 – Morale ou politique ? la responsabilité sociale du chrétienmardi 3 octobre (salle Péguy)
      Thibaud Collin, professeur agrégé de philosophie, auteur de “La République, les religions, l’espérance” – Cerf
      2 – Le fait idéologique, clé d’interprétation du monde modernemercredi 15 novembre
      Roland Hureaux, ancien élève de l’ENS et de l’ENA, agrégé d’histoire, magistrat honoraire à la Cour des comptes,
      auteur de “L’Antipolitique” – Privat
      3 – Politique économique et bien commun à la lumière de la doctrine sociale de l’Eglisemercredi 13 décembre
      Pierre de Lauzun, ancien élève de l’Ecole polytechnique et de l’ENA, délégué général de l’Association française des marchés financiers, auteur de “Guide de survie dans un monde instable, hétérogène, non régulé” – Terra Mare
      4 – Au nom de quoi faut-il s’engager ?mercredi 17 janvier
      François-Xavier Bellamy, maire-adjoint de Versailles, professeur de philosophie, auteur de “Les Déshérités” – Plon
      5 – Intervenants à confirmer – Mercredi 7 février
      6 – Doctrine et Stratégies : le choix politique chrétien, de la Révolution à nos jours mercredi 14 mars
      François Huguenin-Maillot, historien des idées, auteur de “L’Histoire intellectuelle des droites” – Perrin
      7 – La politique, un défi culturel : une minorité créatriceMercredi 11 avril
      Frère E. Perrier op, professeur à l’Institut de Théologie des arts et au Studium de la province des dominicains de Toulouse,
      auteur de “Les catholiques en politique, idéalistes minoritaires ou réalistes moraux ?
      8 – Renforcer rationnellement la politique : une mission chrétienne mercredi 16 mai
    • Père Yann Le Lay, prêtre du dioc§se de Versailles, auteur de “Renouveler les fondements théologiques et éthiques du politique,
      la théologie du politique de Joseph Ratzinge
      r”

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Infos pratiques :
une fois par de 19h à 21h
auditorium
Tarif : 150 € l’année ou 20€ par conférence
Tarif étudiant : 70 € l’année ou 10€ par conférence
Inscription préalable : secretariatbernanos@gmail.com – 01 45 26 65 22

Espace Bernanos,
4, rue du Havre – 75009 Paris
M° Havre Caumartin ou St-Lazare

Doctrine / Formation

Un bon Marché cela peut-il exister ?

Le Vatican vient de reprendre son discours sur les marchés, rappelant que celui-ci devait être un service du bien commun.

(reprise estivale d’un article de décembre 2016)

Pour mieux comprendre en quoi et comment, Pierre de Lauzun répond à la question : qu’est-ce qu’un bon marché ?

Vous pouvez aussi retrouver son entretien vidéo sur l’argent.

Le marché financier joue un rôle considérable dans notre vie collective, mais il a mauvaise presse. Les secousses très violentes de 2007 et 2008 sont dans toutes les mémoires ; la crise de l’euro lui est souvent, à tort, imputée ; enfin et surtout on l’accuse de volatilité et de court-termisme. Il est donc collectivement essentiel de réfléchir à ce que pourrait être un bon marché, au minimum un marché intègre, qui fonctionne selon des règles équitables et compréhensibles pour la communauté qui l’utilise, et dont il arbitre plusieurs éléments clefs de la vie collective.

Le marché des titres

Commençons par le marché des investissements, des titres, et rappelons quelques données de base.

Considérations préalables

Un tel marché financier est un lieu d’échange public de financements entre investisseurs et entrepreneurs ou emprunteurs, matérialisé par des titres négociables. Cet échange est en principe possible à tout moment de la vie du titre, et sur une base régulière. Il se distingue donc fondamentalement des formes de financement direct, qui ne prenne pas la forme de titres négociables – qu’il s’agisse de l’activité bancaire classique de dépôts et de crédits (lorsqu’elle n’est pas titrisée) ou de l’investissement en actions non cotées.

Son avantage est double. D’une part il permet à l’investisseur d’avoir la possibilité quand il le souhaite de vendre le titre détenu (liquidité) et par là soit de retrouver des espèces, soit de se dégager d’un investissement qu’il ne juge plus désirable. Cela élimine les risques considérables résultant d’immobilisations non liquides, ce qui rend possibles de nombreuses opérations qui ne le seraient pas sinon. D’autre part la fréquence des transactions donne un prix d’échange, permettant à l’investisseur ainsi qu’à l’entreprise ou l’emprunteur d’évaluer la manière dont le marché perçoit le titre considéré, soit par rapport à ses performances futures, soit par rapport aux autres possibilités d’investissement. Cela constitue en fait une confrontation publique permanente des projets en présence.

Ses inconvénients sont d’abord l’absence de relation directe entre investisseur et entrepreneur, notamment en termes de partenariat, pouvant conduire à des relations dépersonnalisées ; et la possibilité que prédominent des considérations à court terme et/ou fondées essentiellement sur des critères financiers. Outre ces inconvénients, le marché présente des risques qui sont de trois ordres. D’abord on constate l’existence de mouvements aléatoires nuisant à ses fonctions et notamment conduisant à des niveaux de prix décalés de la réalité et collectivement nuisibles. Ensuite on peut avoir une mauvaise adéquation des produits et des besoins, notamment lorsque les instruments sont trop complexes, ou que l’activité sur le titre n’est pas suffisante. Enfin le cumul des deux effets précédents peut conduire à des effets en chaîne éventuellement systémiques .

Les avantages du marché financier sont toutefois tels qu’il attire une masse de capitaux incomparablement supérieure à ce que donne toute autre méthode, tout en divisant les risques présentés par chacun d’eux et en assurant aux deux parties une liberté très supérieure. Il en résulte que malgré ses inconvénients et limites, il constitue un outil irremplaçable, que ce soit au niveau international comme national. Parallèlement ses faiblesses et ses risques sont tels qu’il nécessite un considérable effort de canalisation et de régulation. Notre objectif ici sera de poser les principes devant gouverner un tel effort.

Les principes d’un marché sain

Les principes régissant le marché

Ils découlent dans une large mesure de la nature même du marché et de sa fonction.

1. Un marché sain est un marché transparent et accessible

Si la confrontation des ordres doit être effectuée largement et si elle doit fonctionner pour l’ensemble de la société, chacun doit disposer de l’information maximale sur l’état du marché et avoir la possibilité d’y participer le plus largement possible, sur une base comparable. Le meilleur moyen pour ce faire est la centralisation des ordres sur une plate-forme unique, avec priorité au premier ordre transmis pour un prix donné, même s’il est petit. Le tout doit être complété par une information étendue sur les possibilités de transaction (c’est le carnet d’ordre, qui donne l’état de l’ordre et de la demande), et sur les transactions réalisées.

Un marché de gré à gré , sauf à être de taille et de rôle minime, ne doit exister que s’il est justifié, c’est-à-dire qu’il est le moyen le plus efficace pour opérer ; il doit présenter des caractéristiques analogues au précédent, et normalement être limité à une catégorie limitée d’acteurs professionnels.

2. Un marché sain est un marché raisonnablement liquide

La liquidité est utile sans être un veau d’or ; mais si un marché n’est pas liquide, il est peu fiable et erratique : tout ordre qui arrive déplace les prix de façon irrationnelle. La liquidité ne se décrète pas, même si on peut la faciliter. Si un marché ne présente pas la liquidité voulue, et qu’elle ne peut être améliorée par des dispositifs divers (teneur de marché, gendarme de la bourse), la valeur ne doit pas être traitée comme une valeur cotée ; les organismes financiers doivent traiter les participations correspondantes comme des immobilisations, notamment en termes prudentiels , c’est-à-dire être équipés pour pouvoir supporter les conséquences de cette faible liquidité.

3. Un marché sain est un marché de confrontation des opinions et non de spéculation sur un mouvement de foule

Un ordre passé sur un marché financier doit normalement représenter une opinion bien établie sur la valeur considérée prise en elle-même, fondée sur des considérations objectives. La spéculation au mauvais sens du terme est cette attitude consistant à anticiper les mouvements du marché plutôt que prendre position sur ce qu’on pense être la valeur réelle du titre. En revanche une prise de position sur un titre, même par vente à découvert, peut être une contribution utile si elle concourt à la formation raisonnable du prix.

Ce principe est d’ordre plus éthique que réglementaire. Mais il peut aussi inspirer des règles visant à limiter la spéculation, au sens précédent. Par exemple, il en résulte que le trading haute fréquence, qui repose par construction sur une interaction des participants en l’absence de toute information réelle , doit être prohibé, notamment par imposition d’un temps minimal entre transactions successives. De façon analogue la gestion indicielle doit être sévèrement découragée ainsi que toutes les formes collectives de ‘pari’ sur un secteur ou sur la cote dans son ensemble.

4. Les mouvements collectifs d’un marché sain doivent être régulés

En cas de mouvement collectif rapide, l’autorité en charge de la surveillance des marchés doit être à même d’interrompre les transactions. Idéalement des opérateurs (gendarmes de la bourse) sont là pour intervenir dans un sens correctif.

5. Un marché sain ne propose que des produits simples

On ne peut coter des produits dont l’analyse suppose un travail complexe, à effectuer cas par cas. Un produit complexe ne peut être qu’un produit pour spécialiste, qui ne doit jouer qu’un rôle auxiliaire et ne peut représenter qu’une part minime du marché.

6. La comptabilité d’un marché sain doit refléter les véritables perspectives des investisseurs

Même si le marché fonctionne de façon intègre, il n’a pas la science infuse sur la valeur des actifs et fluctue constamment. Les opérateurs qui achètent et vendent à un certain moment ne représentent pas la totalité des investisseurs. Le prix de marché du moment n’est donc pas le reflet sûr de la valeur d’un bien. Il n’y a donc aucune raison de comptabiliser à la valeur de marché des investissements réalisés dans une perspective longue (investisseurs institutionnels). Ces derniers doivent utiliser une autre méthode : valeur d’acquisition corrigée, ou lissage des valeurs boursières sur une durée assez longue. Le marquage au marché doit être réservé aux intermédiaires et pour évaluer leur portefeuille de transaction, ou à la gestion collective si elle est liquide (Sicavs).

Les principes éthiques régissant les acteurs

1. Un investissement sain est un investissement basé sur le partenariat

L’objectif normal de l’acquisition d’une valeur mobilière est le partenariat sur la durée. Un investisseur doit donc normalement s’engager sur une durée minimale (2 ans), et de façon nominative. Il doit connaître l’entreprise où il investit. S’il doit se dégager plus vite que ce délai, ce doit être pour un motif prévu par les textes, ou au prix d’une pénalité (notamment fiscale).

2. Les intermédiaires ne doivent avoir qu’un rôle auxiliaire

Cette règle de durée de détention minimale ne doit pas s’imposer à eux, mais leur activité de facilitateur du marché doit être encadrée de manière à n’intervenir que pour faciliter effectivement le fonctionnement du marché. Les transactions des intermédiaires ne doivent pas assumer de rôle directeur sur le marché.

3. Un opérateur n’intervient que pour réaliser une opération justifiée et fondée sur une appréciation de la valeur considérée

Il est important de poser ce principe éthique, même si la réalisation peut apparaître utopique : les participants à un marché sont supposés concourir à une activité qui comporte une dimension d’intérêt général, leur rôle sous cet angle est de recherche ensemble le meilleur prix disponible du moment.

4. Un opérateur est responsable de ses actes

Tout gestionnaire de produits à risque ou complexes doit être responsable de son action, appréciée sur la durée. Dans le cas des positions de dirigeant, notamment chez les intermédiaires, cette responsabilité doit porter sur l’ensemble de leurs biens. Aucun bonus ne doit être versé qui ne soit étalé sur plusieurs années, en cohérence avec la vie des produits concernés.

5. Toute gestion doit afficher ses objectifs y compris en matière éthique

Une gestion collective y compris un fonds de pension doit définir clairement les objectifs qu’il donne à ses gérants et se positionner par rapport aux principes précédents, et plus généralement montrer de façon vérifiable comment, au-delà des perspectives financières, il s’inscrit dans le financement de l’économie réelle.

 

 Source et suite sur le blog de l’auteur

Tribunes et entretiens

Nous avons les moyens de réformer l’économie, selon Pierre de Lauzun

Pierre de Lauzun, auteur primé par le Vatican, répond aux questions de Guillaume de Prémare dans un entretien vidéo sur la transformation du modèle économique.

 

Pour Pierre de Lauzun, à partir du moment où il n’y a pas de définition du bien dans l’économie, l’argent étant neutre, fait la loi.

Le Marché est très sensibles aux messages qu’on lui envoie.

Alors que faire ? Pourquoi les Etats sont liés aux Marchés ?

 

Le seul niveau légitime d’action et de démocratie est le niveau national. La vision fédéraliste est basée sur une analyse politique fausse.

 

pierre-de-lauzun

 

A la une #Doctrine / Formation #Morale #NLH

Doctrine sociale de l’Eglise et responsabilité sociale de l’entreprise

Avec son aimable autorisation, nous reproduisons ici la conférence de Pierre de Lauzun que nos lecteurs connaissent bien, donnée dans le cadre des conférences Pro Clero, le 13 juin 2017.

Il s’agit d’une importante contribution sur la place de la doctrine sociale dans la responsabilité sociale de l’Entreprise.

 

Ce que j’envisage ici, c’est l’évaluation éthique de l’entreprise, et notamment le point de vue de l’investisseur qui cherche comment faire le meilleur usage possible de son argent, ce qui le conduit non seulement à privilégier l’investissement en actions, solidaire avec l’entreprise, mais aussi un investissement choisi et réfléchi, choisissant ses partenaires et contribuant à les faire évoluer dans le bon sens.  Ce qui implique de disposer d’une capacité à analyser ce que doit être la responsabilité sociale de l’entreprise ainsi que de critères permettant sur cette base faire des choix. Le christianisme a contrairement à une idée reçu beaucoup à dire sur ce sujet, d’une façon propre à parler également au non-chrétien de bonne volonté.

Voici le plan de l’intervention que vous pouvez retrouver en remplissant le lien ci dessous

Doctrine / Formation

Pierre de Lauzun – Donner est un devoir essentiel pour le chrétien

Donner est un devoir essentiel du chrétien, car nos biens nous sont confiés en vue du bien commun. Il est ainsi de notre responsabilité de déterminer combien et à qui donner, en fonction de notre position et de notre vocation propre.

Cela vaut la peine d’y réfléchir .

Pierre de Lauzun, propose de nous y aider

L’usage de notre argent doit être ordonné en considérant d’abord ce qui résulte de notre devoir d’état, puis ce que nous sommes appelés selon les cas à dépenser utilement, à investir et à donner.

En savoir +

L’aumône ou le don, préoccupation chrétienne traditionnelle, garde son actualité, malgré la redistribution très élevée opérée par l’impôt dans nos sociétés. Chacun est responsable de l’ampleur de sa générosité mais la dîme (10 % de nos revenus) donne un repère de base commode.

En savoir +

Il faut dès lors s’interroger et hiérarchiser en fonction de sa vocation l’usage à faire de son argent. Le choix des bénéficiaires de nos dons est de notre responsabilité, les œuvres d’Eglise étant prioritaires. Evidemment, plus on est riche plus notre responsabilité est grande. De même donc la part de la générosité attendue.

En savoir +

 

Pour aller plus loin, l’aumône, une disposition habituelle au don