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Transhumanisme et financement de la recherche scientifique : les enjeux

Tout développement technologique suppose un financement : au stade de la recherche puis à celui du développement. Il peut être public ou privé, et en général combine les deux. On pense que c’est parfaitement rationnel. C’est en un sens vrai a priori, dans l’objectif que se proposent les acteurs ; mais ce l’est en tout cas beaucoup moins dans le résultat.

En effet, comme le montre l’histoire, le lien entre l’objectif initial de la recherche et ses effets peut être très ténu et souvent inattendu. Par exemple il faut souligner la dimension importante de la recherche militaire. Non seulement quantitativement, mais aussi qualitativement, et dans de nombreux domaines. Mais en même temps, elle peut avoir des effets totalement imprévisibles, comme le montre l’exemple spectaculaire de l’Internet, qui dérive de recherches de l’US Army. Dans un tel cas d’ailleurs, même si l’investissement initial a trouvé ensuite une rémunération, ce n’est pas en proportion de son effet : la valeur réelle de la découverte de l’Internet n’a d’ailleurs jamais fait l’objet d’une rémunération. L’investissement privé est en principe plus contraint en termes de rémunération de son résultat – mais là aussi l’inventeur ne tire pas toujours le plein profit de son invention : le PC a été inventé par IBM, mais développé par d’autres, et sur une échelle qu’IBM n’avait pas prévue.

Si on remonte dans l’histoire, on constate un rôle massivement croissant de l’innovation scientifique. Sans parler de la révolution technique médiévale, la première révolution industrielle était peu scientifique et surtout technique, à la limite d’une artisanat astucieux (machine à vapeur, textile etc.). Mais la situation a évolué en profondeur avec la deuxième révolution industrielle et des découvertes comme la chimie, l’électricité, puis le téléphone, la voiture, l’électro-ménager, l’avion etc. Investisseurs et industriels ont alors compris l’intérêt stratégique de la recherche. Mais à nouveau ce ne sont pas toujours les inventeurs ou les premiers industriels qui ont accumulé des fortunes massives. Celles-ci apparaissent surtout au stade de l’industrialisation de la découverte, et encore pas toujours. Et certains secteurs n’ont pas rentabilisé l’argent investi pendant plusieurs générations (ainsi le transport aérien). En outre et surtout il faut souligner le rôle très important de la recherche sous fonds publics, et notamment comme on l’a vu, militaire.

Toutefois, à ces diverses époques, le fait est que la recherche restait financièrement relativement peu gourmande et demandait donc relativement peu aux organismes qui la finançaient. La situation a massivement changé depuis. Internet notamment a massivement frappé les imaginations, du fait des énormes fortunes amassées en moins de 20 ans par les fondateurs des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), et plus encore du fait des énormes profits de ces entreprises, notamment liés à la possibilité de créer un effet de monopole et de rente qui est unique. En effet la plupart des innovations du passé créaient une effet de monopole ou de rente dans un premier temps, mais il disparaissait assez vite avec la concurrence. La situation est différente ici. C’est en effet un jeu où celui qui impose sa norme rafle tout le marché (par acceptation générale du standard et non par une décision publique) et met ce faisant la main sur des ressources colossales. Les marges sont énormes pour le gagnant, car le marché est immense et les coûts faibles : c’est en un sens un profit de rente (comme une rente foncière ou minière), quoique d’origine différente. Dans ce cas, la rareté vient en effet du standard (en outre entretenu par la recherche) et non d’une rente physique. Mais il est vrai aussi qu’elle est plus fragile que celle-ci, car à la merci de nouveaux développements technologiques, le risque pour la firme dominante étant de voir une nouvelle invention lui faire perdre sa position centrale ; ou même le produit être surclassé par autre chose. En même temps, dans l’intervalle, les autorités de concurrence sont assez démunies face à ce phénomène. Un tel fait est probablement sans précédent dans l’histoire, même toutes proportions gardées.

Il en résulte en outre une formidable capacité d’investissement de ces firmes, et donc espèrent-elles la possibilité de réédition de leur exploit. Ce qui subsiste en revanche est la grande incertitude sur les succès non seulement techniques, mais surtouts financiers de ces recherches. On voit notamment des investissements massifs dans deux domaines : l’informatique/électronique au sens large (y compris l’intelligence artificielle) ainsi que l’Internet ; et les biotechnologies. On investit massivement parce qu’on sait (depuis 20 ans) que ce qui marche peut être formidablement payant, dans le cas des réussites, à côté d’une très grande majorité des recherches dont on sait qu’elles rendront peu ou pas. L’incertitude sur l’avenir est maximale, seule subsiste l’espérance de résultats massifs quand cela marche, sachant que c’est rare. Si donc l’économie pilote la science ou la technique, ce n’est pas de façon sûre : on joue à une roulette où les martingales larges peuvent espérer être gagnantes ; mais où le résultat vraiment payant n’est pas paramétrable.

A nouveau, de tels investissements sont par nature très différents du modèle de recherche planifié qu’on a naturellement en tête.

De telles recherches, qui sont comme on l’a vu loin d’être prévisibles dans leur effet, peuvent avoir un impact collectif majeur sur la société. D’où des inquiétudes que manifestent plusieurs ouvrages d’anticipation . On peut imaginer le rôle de tels systèmes branchés devenir central dans la vie des gens, tout en restant la propriété d’entreprises commerciales qui restent telles (et donc sans devenir un pouvoir politique au sens propre). Cela peut glisser vers une capacité de surveillance universelle, notamment de la santé et des mœurs, qui peut jouer une rôle important dans ce qu’on appelle le transhumanisme au sens large. Car cela veut dire concrètement qu’une firme peut être amenée à définir des mœurs et une forme d’éthique. Selon Carlo D’Asaro Biondo l’éthique de Google (dont il est un dirigeant) consiste à être contre toute violence, toute attaque sur les mineurs, etc. Cela peut paraître aller de soi ; mais ce même dirigeant ajoute en outre qu’il y a un fort attachement des fondateurs au respect de la diversité, au refus de discrimination raciale, sexuelle etc. Facebook fait signer une charte aux annonceurs, où domine l’idée de comportement non-haineux et du refus de toute discrimination. Là on entre dans le politique et le moral. Mais on le notera, ces objectifs éthiques sont assez conformistes : ils reflètent des thèmes déjà dominants idéologiquement. A ce stade, ces firmes ne génèrent donc pas une vision propre en la matière ; elles prennent dans la société ce qu’elles y trouvent. Mais elles lui donnent une force bien supérieure.

Ajoutons un fait apparemment trivial mais important : ces firmes sont dirigées par des personnes jeunes, sans spécificité au départ, sans formation ni expérience politique ou philosophique, a fortiori religieuse, qui ont réussi dans des proportions radicalement inimaginables au départ sur la base d’un idée géniale d’algorithme, et qui n’ont pas connu d’échec majeur dans leur vie. Cette situation est elle-même sans précédent. Dit en un mot, ce sont logiquement des gens qui spontanément ne doutent de rien. Mais qui sont très décontenancés devant les questions qui émergent, comme on l’a vu récemment avec Facebook.

Transhumanisme : l’homme augmenté

Quel rôle cela peut-il jouer en faveur du transhumanisme ? Il est dans cette perspective un mythe très puissant, car il est peut-être le seul à la dimension de l’Internet (qu’on peut décrire comme la connexion généralisée de l’humanité). Sous ses formes diverses, il attire donc des sommes énormes. Il est possible que la rentabilité finale en soit faible, mais même alors cela n’exclura pas des effets appréciables, tant financiers que sociaux. Là plus encore qu’ailleurs on cherche tous azimuts, sachant que le gros des efforts est perdu mais que le peu qui gagne est très rémunérateur.

Mais quand on dit transhumanisme il faut savoir de quoi on parle. Selon les cas le débat sera très différent. Il y a d’abord un transhumanisme ‘modéré’, type « homme augmenté ». Mais tout homme utilisant un outil, montant sur un véhicule, regardant un télescope etc., est un homme augmenté. Cela ne remet donc pas en cause la conception métaphysique de l’homme. En un sens même cela la fonde : l’homme a pour propre d’être capable d’augmentation, parce qu’il est un esprit qui dans son opération échappe en partie aux contraintes de la matière. Un être humain qui par effet biologique ou prothèse technique verrait bien mieux, courrait plus vite, calculerait beaucoup plus vite etc., resterait dans ce champ. Nous avons déjà des gens plus intelligents, plus rapides, plus beaux etc. que d’autres. Naturellement, le fait que cette capacité d’augmentation soit caractéristique de l’homme ne signifie pas qu’elle soit toujours bonne pour lui, loin de là.

Mais désormais on pourra acheter cette augmentation, et elle peut devenir cumulative. Les plus riches risquent alors d’avoir sans cesse plus de succès. Cela ne changerait rien d’essentiel à la nature de l’homme, mais poserait d’énormes problèmes sociaux. Et naturellement et surtout, ce serait un énorme marché. Ce qui accroît massivement la rationalité économique des investissements faits en la matière. On s’offusque des inégalités actuelles, mais si ces recherches débouchent (et a priori un nombre non négligeable d’entre elles le feront) on n’a donc encore rien vu. Bien sûr il pourra y avoir démocratisation ensuite – comme on l’a constaté dans le passé pour l’automobile : jugée être une provocation en 1900 car privilège des très riches, elle est devenue le symbole de la consommation de masse trois générations après. Mais rien ne dit que ce schéma se reproduira automatiquement. C’est d’autant plus vrai que contrairement aux époques antérieures nous sommes dans une économie qui prend de plus en plus conscience du fait que ses ressources sont limitées ; ce qui implique une compétition croissante pour l’accès à ces ressources rares, ce qui à son tour est un puissant facteur d’inégalité. Il peut dès lors y avoir distance croissante entre une minorité ultra performante (qui pourra alors se sentir d’une autre nature que la masse) et le reste. Inutile de dire qu’il y a là des enjeux financiers majeurs : puissance des sens, capacité intellectuelle, résistance aux maladies, performances physiques, etc. tout cela est très prometteur.

Quel peut être le sens de tels développements ? Il faut prendre en compte ici la puissance de ces mythes, leur force de fascination. On a évoqué avec le Pr Weizmann les mutations biologiques. Comme il nous l’a rappelé, un pas supplémentaire a été franchi avec le CRISPR : cela pourrait même permettre que les modifications héréditaires soient transmises aux générations suivantes. Mais c’est une technique peu coûteuse et facile à réaliser – avec le risque que cela perpétue une erreur. Et les obstacles juridiques sont minces : ces barrières sont sans poids face à la facilité d’utilisation de la technique. On peut donc considérer comme une quasi-certitude qu’elle sera activement développée. Et de façon très décentralisée, dans de vraies start-ups. En d’autres termes, à côté des mastodontes, les jeunes mammifères ont leurs chances dans la course à la richesse.

Mais comme on sait d’autres hybridations sont concevables. Le cyborg est par exemple l’idée d’une fusion de l’homme et de la machine, et l’intelligence artificielle peut être une tentative de reproduction du fonctionnement du cerveau humain à l’intérieur d’un ordinateur. Dans ces deux cas, il s’agit d’une sorte d’intrusion de l’univers mécanique et numérique à l’intérieur de la chair et de l’esprit. Mais comme la pensée, l’âme ou la conscience de l’homme utilisent des supports matériels, de tels projets sont, dans une certaine mesure, concevables même dans une perspective philosophique non matérialiste. Ils représentent alors une menace pour notre humanité dans la mesure où ils pourraient modifier notre rapport aux autres et au monde, outre bien sûr l’effet d’inégalité qu’on a relevé, qui est sans doute le plus significatif. Nos perceptions, nos sentiments, notre expérience charnelle de la réalité à travers nos sens seraient susceptibles d’être profondément transformés. Si cet interfaçage homme/machine semble enthousiasmer les partisans les plus radicaux de l’ère digitale, il suscite l’appréhension d’une très grande part de nos contemporains.

A nouveau, cela ne change pas la condition ultime de l’homme comme tel (un cyborg reste en un sens un homme avec ses vulnérabilités) mais cela peut bouleverser la société en en accentuant les traits existants. Ce n’est pas l’idée d’amélioration qui est en soi le problème, car par définition, rechercher une amélioration (un mieux, et donc quelque chose qui va plus loin dans le sens du bien) est en soi un bien ; mais à condition évidemment de savoir ce qu’est le bien. Or la sagesse chrétienne (et d’autres) nous enseigne que notre bien ultime n’est pas dans la matière et sa maitrise, qui ne sont qu’instrumentaux. Comme on voit donc, la question de fond est anthropologique. Comme le rappelle le P. Thierry Magnin , il y a ici la source d’une illusion majeure, issue de la croyance grandissante que les technologies vont libérer l’homme de ses difficultés ou même de ses limites ; ou même de dépasser toutes ses limites. L’image du cyborg invulnérable est parfaitement utopique ; car il y aura toujours des grains de sable. Mais elle offre l’illusion de sortir de la condition humaine, ce qui est propre à attirer les amateurs, et donc les budgets. Ce qui aura inévitablement certains résultats, bons ou mauvais.

Un risque existe, autre que celui de l’inégalité ; c’est celui de l’appauvrissement de l’humain. Le P. Thierry Magnin souligne par exemple que la croyance transhumaniste nous parle « d’une humain certes augmenté dans certaines fonctionnalités mais plutôt simplifié, robotisé et finalement diminué car quelque peu standardisé à partir de fonctions à optimiser ». Tout contrôler rend la vie triste. La douleur n’est pas qu’une effet physique, elle dépend de la focalisation. Quel serait l’impact des implants cérébraux sur la personnalité des hommes ainsi augmentés ? Quelle serait sa liberté ? Il n’y a pas de réponse. Mais dans la psychologie qui nous domine aujourd’hui, c’est très attractif. Et donc il y aura des budgets de recherche ; et si cela débouche, des clients.

Plus profondément, dans la réalité la mort sert à renouveler le vivant (les cellules meurent en permanence). Une société immortelle se figerait bien vite. Lacan disait que si la vie était sans fin, l’homme deviendrait fou. La mort n’est donc pas une défaite de l’humain. Dans le rôle indispensable des limites, une place est donc à faire à cette limite suprême, la mort. La sagesse conduirait donc a priori à ne pas désirer une société où elle disparaîtrait. Mais il est évident qu’en revanche il y aurait des clients.

Transhumanisme : l’homme transcendé

Mais cette importance de la perspective anthropologique est encore plus grande quand on passe au deuxième niveau du transhumanisme, car l’enjeu devient alors métaphysique. En effet, si on pousse à son terme la logique du transhumanisme, son objectif en fin de compte (son mythe) est une forme d’immortalité, en tout cas de maîtrise radicalement différente de l’homme sur lui-même et par exemple un être post-humain qui ne serait plus dépendant de son corps biologique actuel. L’hypothèse sous-jacente limite est que par la technologie on puisse donner un support différent à l’âme d’une personne, donc qu’on puisse l’appréhender comme un programme informatique au sens large et la restituer sur une base physique ou biologique. Ce transhumanisme radical est fondamentalement matérialiste. En effet, selon les conceptions spiritualistes au sens large, il est exclu qu’un procédé matériel puisse s’emparer de l’âme ou de l’esprit, notamment afin de refabriquer un être dont elle serait la mémoire et la volonté. Si donc les transhumanistes radicaux réussissaient leur opération, ce serait la preuve indiscutable que le matérialisme a raison et que les conceptions spirituelles sont fausses. Ce serait un cas exceptionnel où une réalisation scientifique trancherait de façon définitive un débat philosophique majeur.

Naturellement, même si on se situe dans un cadre de pensée matérialiste, le succès n’est en rien assuré. Rappelons tout simplement que par exemple la physique quantique nous rappelle que le réel est fondamentalement voilé : la nature n’est pas réifiable. Il y a donc semble-t-il une limite à ce qu’il est possible de faire, même en restant au niveau matérialiste. Ce qui nous est donné dépasse tout ce que nous pouvons espérer construire. Peut-être que le match entre matérialistes et croyants n’aura jamais de réponse en ce monde. Cela dit, inversement, même dans le cas où l’opération réussirait, on ne sortirait pas de la matière. L’homme augmenté même potentiellement ‘immortel’ resterait un simple dispositif technique ; il le serait même plus encore que l’homme d’autrefois, car il serait désormais démontré qu’il n’est que cela, avec la vulnérabilité que cela implique. La vulnérabilité de la matière (car la vulnérabilité ultime n’est pas celle de l’homme ou de la vie, mais celle de la matière) subsisterait intégralement : un programme ça s’efface, une machine, ça se casse – d’où la terrible angoisse qui hanterait ses bénéficiaires (erreur techniques, astéroïde malencontreux etc.). Cela n’a rien à voir avec la vie éternelle et la contemplation de Dieu…

Il en est de même de l’IA (intelligence artificielle au sens radical du terme). Fabriquer un être qui réellement penserait supposerait qu’il ait une forme de conscience. Une machine de traitement du langage ou de traduction ne connaît pas véritablement ce qu’est le sens. La conscience suppose une première personne. Une telle IA suppose qu’on ferait de la 1ère personne à partir de la 3e : on ne voit pas comment cela est possible. Sauf à nouveau si le matérialisme a raison. Mais c’est qu’alors la personne n’est pas une personne, mais un simple algorithme. Et donc en définitive, même s’ils gagnaient, en regard de leurs rêves nos matérialistes auraient perdu. Mais encore une fois, il y aura de l’argent pour explorer ces voies, beaucoup d’argent.

Enjeux et possibilités d’action

Le fait est donc que beaucoup d’argent s’investit dans ces recherches diverses…et en outre qu’elles ont des chances d’avoir certains débouchés, même s’ils diffèrent des objectifs initiaux. Il y a donc ici un enjeu majeur pour ceux qui ne partagent pas la philosophie implicite de ces recherches, qui est d’abord d’ordre politique et collectif : comme il est exclu d’aligner des investissements de cette amplitude dans un sens plus humaniste, c’est d’abord la question de la surveillance et de l’orientation de cette recherche qui est posée. Or les moyens publics (étatiques) pour ce faire sont limités, tardifs et souvent assez aveugles : pas inutiles mais partiels. Inévitablement donc, ces recherches avancerons. Et donc des entités privées (les firmes qu’on a citées) ou sous contrôle public mais dans des pays autoritaires à philosophie différente (Chine) se trouvent désormais dotées d’une capacité de bouleversement de nos sociétés qui est sans précédent en termes non seulement quantitatifs, mais qualitatifs. Sans parler des sous-produits de la recherche militaire. Nous ne pourrons dans une mesure très importante pas les en empêcher… Et ils auront beaucoup plus d’argent et de moyens intellectuels que nous.

En revanche nous pouvons tenter d’agir au niveau de la culture collective, car on l’a vu la philosophie sous-jacente en est assez pauvre ; pour faire un peu de Gramsci, la question de l’hégémonie culturelle est posée. Qui peut d’ailleurs se traduire en termes financiers, car les marchés sont très sensibles. Si en effet s’accrédite publiquement l’idée que tel ou tel comportement est répréhensible, et que les cours (de bourse) en pâtissent, les entreprises en tiennent compte ; cela peut déboucher sur une forme de pression coercitive, soit par la loi, soit par les marchés.

Ce serait encore plus vrai s’il existait à un niveau suffisant une finance sensible à ces valeurs collectives, et construite pour cela : une variable d’ISR (investissement socialement responsable), mais bien plus exigeante, car basée sur une anthropologie étoffée et solide. Notamment celle de la Doctrine sociale de l’Eglise. Une des objectifs naturels en serait de capter assez d’argent pour orienter une partie des recherches dans le bon sens. Ou au moins, surveiller les recherches des autres. Naturellement on l’a dit, la probabilité est qu’il y aurait beaucoup moins de ressources que dans la recherche dominante, et de façon écrasante. Mais moralement, ce qui compte est de faire ce qu’on a à faire. Car la leçon finale est que ces évolutions dantesques ne sont ni prévisibles ni même véritablement pilotées. Il apparaît donc que plus que jamais notre faiblesse est notre principale force, car elle nous conduit à reconnaître que nous sommes entre les mains de Dieu. Qui tire toujours un bien d’un mal et a déjà vaincu le mal… adjutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit coelum et terram. Du pain sur la planche pour les catholiques, et plus généralement les hommes de bonne volonté.

Intervention à l’Académie d’études et de sciences sociales le 14 mars 2019, un peu abrégée.

Tout développement technologique suppose un financement : au stade de la recherche puis à celui du développement. Il peut être public ou privé, et en général combine les deux. On pense que c’est parfaitement rationnel. C’est en un sens vrai a priori, dans l’objectif que se proposent les acteurs ; mais ce l’est en tout cas beaucoup moins dans le résultat.

En effet, comme le montre l’histoire, le lien entre l’objectif initial de la recherche et ses effets peut être très ténu et souvent inattendu. Par exemple il faut souligner la dimension importante de la recherche militaire. Non seulement quantitativement, mais aussi qualitativement, et dans de nombreux domaines. Mais en même temps, elle peut avoir des effets totalement imprévisibles, comme le montre l’exemple spectaculaire de l’Internet, qui dérive de recherches de l’US Army. Dans un tel cas d’ailleurs, même si l’investissement initial a trouvé ensuite une rémunération, ce n’est pas en proportion de son effet : la valeur réelle de la découverte de l’Internet n’a d’ailleurs jamais fait l’objet d’une rémunération. L’investissement privé est en principe plus contraint en termes de rémunération de son résultat – mais là aussi l’inventeur ne tire pas toujours le plein profit de son invention : le PC a été inventé par IBM, mais développé par d’autres, et sur une échelle qu’IBM n’avait pas prévue.

Si on remonte dans l’histoire, on constate un rôle massivement croissant de l’innovation scientifique. Sans parler de la révolution technique médiévale, la première révolution industrielle était peu scientifique et surtout technique, à la limite d’une artisanat astucieux (machine à vapeur, textile etc.). Mais la situation a évolué en profondeur avec la deuxième révolution industrielle et des découvertes comme la chimie, l’électricité, puis le téléphone, la voiture, l’électro-ménager, l’avion etc. Investisseurs et industriels ont alors compris l’intérêt stratégique de la recherche. Mais à nouveau ce ne sont pas toujours les inventeurs ou les premiers industriels qui ont accumulé des fortunes massives. Celles-ci apparaissent surtout au stade de l’industrialisation de la découverte, et encore pas toujours. Et certains secteurs n’ont pas rentabilisé l’argent investi pendant plusieurs générations (ainsi le transport aérien). En outre et surtout il faut souligner le rôle très important de la recherche sous fonds publics, et notamment comme on l’a vu, militaire.

Toutefois, à ces diverses époques, le fait est que la recherche restait financièrement relativement peu gourmande et demandait donc relativement peu aux organismes qui la finançaient. La situation a massivement changé depuis. Internet notamment a massivement frappé les imaginations, du fait des énormes fortunes amassées en moins de 20 ans par les fondateurs des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), et plus encore du fait des énormes profits de ces entreprises, notamment liés à la possibilité de créer un effet de monopole et de rente qui est unique. En effet la plupart des innovations du passé créaient une effet de monopole ou de rente dans un premier temps, mais il disparaissait assez vite avec la concurrence. La situation est différente ici. C’est en effet un jeu où celui qui impose sa norme rafle tout le marché (par acceptation générale du standard et non par une décision publique) et met ce faisant la main sur des ressources colossales. Les marges sont énormes pour le gagnant, car le marché est immense et les coûts faibles : c’est en un sens un profit de rente (comme une rente foncière ou minière), quoique d’origine différente. Dans ce cas, la rareté vient en effet du standard (en outre entretenu par la recherche) et non d’une rente physique. Mais il est vrai aussi qu’elle est plus fragile que celle-ci, car à la merci de nouveaux développements technologiques, le risque pour la firme dominante étant de voir une nouvelle invention lui faire perdre sa position centrale ; ou même le produit être surclassé par autre chose. En même temps, dans l’intervalle, les autorités de concurrence sont assez démunies face à ce phénomène. Un tel fait est probablement sans précédent dans l’histoire, même toutes proportions gardées.

Il en résulte en outre une formidable capacité d’investissement de ces firmes, et donc espèrent-elles la possibilité de réédition de leur exploit. Ce qui subsiste en revanche est la grande incertitude sur les succès non seulement techniques, mais surtouts financiers de ces recherches. On voit notamment des investissements massifs dans deux domaines : l’informatique/électronique au sens large (y compris l’intelligence artificielle) ainsi que l’Internet ; et les biotechnologies. On investit massivement parce qu’on sait (depuis 20 ans) que ce qui marche peut être formidablement payant, dans le cas des réussites, à côté d’une très grande majorité des recherches dont on sait qu’elles rendront peu ou pas. L’incertitude sur l’avenir est maximale, seule subsiste l’espérance de résultats massifs quand cela marche, sachant que c’est rare. Si donc l’économie pilote la science ou la technique, ce n’est pas de façon sûre : on joue à une roulette où les martingales larges peuvent espérer être gagnantes ; mais où le résultat vraiment payant n’est pas paramétrable.

A nouveau, de tels investissements sont par nature très différents du modèle de recherche planifié qu’on a naturellement en tête.

De telles recherches, qui sont comme on l’a vu loin d’être prévisibles dans leur effet, peuvent avoir un impact collectif majeur sur la société. D’où des inquiétudes que manifestent plusieurs ouvrages d’anticipation . On peut imaginer le rôle de tels systèmes branchés devenir central dans la vie des gens, tout en restant la propriété d’entreprises commerciales qui restent telles (et donc sans devenir un pouvoir politique au sens propre). Cela peut glisser vers une capacité de surveillance universelle, notamment de la santé et des mœurs, qui peut jouer une rôle important dans ce qu’on appelle le transhumanisme au sens large. Car cela veut dire concrètement qu’une firme peut être amenée à définir des mœurs et une forme d’éthique. Selon Carlo D’Asaro Biondo l’éthique de Google (dont il est un dirigeant) consiste à être contre toute violence, toute attaque sur les mineurs, etc. Cela peut paraître aller de soi ; mais ce même dirigeant ajoute en outre qu’il y a un fort attachement des fondateurs au respect de la diversité, au refus de discrimination raciale, sexuelle etc. Facebook fait signer une charte aux annonceurs, où domine l’idée de comportement non-haineux et du refus de toute discrimination. Là on entre dans le politique et le moral. Mais on le notera, ces objectifs éthiques sont assez conformistes : ils reflètent des thèmes déjà dominants idéologiquement. A ce stade, ces firmes ne génèrent donc pas une vision propre en la matière ; elles prennent dans la société ce qu’elles y trouvent. Mais elles lui donnent une force bien supérieure.

Ajoutons un fait apparemment trivial mais important : ces firmes sont dirigées par des personnes jeunes, sans spécificité au départ, sans formation ni expérience politique ou philosophique, a fortiori religieuse, qui ont réussi dans des proportions radicalement inimaginables au départ sur la base d’un idée géniale d’algorithme, et qui n’ont pas connu d’échec majeur dans leur vie. Cette situation est elle-même sans précédent. Dit en un mot, ce sont logiquement des gens qui spontanément ne doutent de rien. Mais qui sont très décontenancés devant les questions qui émergent, comme on l’a vu récemment avec Facebook.

Transhumanisme : l’homme augmenté

Quel rôle cela peut-il jouer en faveur du transhumanisme ? Il est dans cette perspective un mythe très puissant, car il est peut-être le seul à la dimension de l’Internet (qu’on peut décrire comme la connexion généralisée de l’humanité). Sous ses formes diverses, il attire donc des sommes énormes. Il est possible que la rentabilité finale en soit faible, mais même alors cela n’exclura pas des effets appréciables, tant financiers que sociaux. Là plus encore qu’ailleurs on cherche tous azimuts, sachant que le gros des efforts est perdu mais que le peu qui gagne est très rémunérateur.

Mais quand on dit transhumanisme il faut savoir de quoi on parle. Selon les cas le débat sera très différent. Il y a d’abord un transhumanisme ‘modéré’, type « homme augmenté ». Mais tout homme utilisant un outil, montant sur un véhicule, regardant un télescope etc., est un homme augmenté. Cela ne remet donc pas en cause la conception métaphysique de l’homme. En un sens même cela la fonde : l’homme a pour propre d’être capable d’augmentation, parce qu’il est un esprit qui dans son opération échappe en partie aux contraintes de la matière. Un être humain qui par effet biologique ou prothèse technique verrait bien mieux, courrait plus vite, calculerait beaucoup plus vite etc., resterait dans ce champ. Nous avons déjà des gens plus intelligents, plus rapides, plus beaux etc. que d’autres. Naturellement, le fait que cette capacité d’augmentation soit caractéristique de l’homme ne signifie pas qu’elle soit toujours bonne pour lui, loin de là.

Mais désormais on pourra acheter cette augmentation, et elle peut devenir cumulative. Les plus riches risquent alors d’avoir sans cesse plus de succès. Cela ne changerait rien d’essentiel à la nature de l’homme, mais poserait d’énormes problèmes sociaux. Et naturellement et surtout, ce serait un énorme marché. Ce qui accroît massivement la rationalité économique des investissements faits en la matière. On s’offusque des inégalités actuelles, mais si ces recherches débouchent (et a priori un nombre non négligeable d’entre elles le feront) on n’a donc encore rien vu. Bien sûr il pourra y avoir démocratisation ensuite – comme on l’a constaté dans le passé pour l’automobile : jugée être une provocation en 1900 car privilège des très riches, elle est devenue le symbole de la consommation de masse trois générations après. Mais rien ne dit que ce schéma se reproduira automatiquement. C’est d’autant plus vrai que contrairement aux époques antérieures nous sommes dans une économie qui prend de plus en plus conscience du fait que ses ressources sont limitées ; ce qui implique une compétition croissante pour l’accès à ces ressources rares, ce qui à son tour est un puissant facteur d’inégalité. Il peut dès lors y avoir distance croissante entre une minorité ultra performante (qui pourra alors se sentir d’une autre nature que la masse) et le reste. Inutile de dire qu’il y a là des enjeux financiers majeurs : puissance des sens, capacité intellectuelle, résistance aux maladies, performances physiques, etc. tout cela est très prometteur.

Quel peut être le sens de tels développements ? Il faut prendre en compte ici la puissance de ces mythes, leur force de fascination. On a évoqué avec le Pr Weizmann les mutations biologiques. Comme il nous l’a rappelé, un pas supplémentaire a été franchi avec le CRISPR : cela pourrait même permettre que les modifications héréditaires soient transmises aux générations suivantes. Mais c’est une technique peu coûteuse et facile à réaliser – avec le risque que cela perpétue une erreur. Et les obstacles juridiques sont minces : ces barrières sont sans poids face à la facilité d’utilisation de la technique. On peut donc considérer comme une quasi-certitude qu’elle sera activement développée. Et de façon très décentralisée, dans de vraies start-ups. En d’autres termes, à côté des mastodontes, les jeunes mammifères ont leurs chances dans la course à la richesse.

Mais comme on sait d’autres hybridations sont concevables. Le cyborg est par exemple l’idée d’une fusion de l’homme et de la machine, et l’intelligence artificielle peut être une tentative de reproduction du fonctionnement du cerveau humain à l’intérieur d’un ordinateur. Dans ces deux cas, il s’agit d’une sorte d’intrusion de l’univers mécanique et numérique à l’intérieur de la chair et de l’esprit. Mais comme la pensée, l’âme ou la conscience de l’homme utilisent des supports matériels, de tels projets sont, dans une certaine mesure, concevables même dans une perspective philosophique non matérialiste. Ils représentent alors une menace pour notre humanité dans la mesure où ils pourraient modifier notre rapport aux autres et au monde, outre bien sûr l’effet d’inégalité qu’on a relevé, qui est sans doute le plus significatif. Nos perceptions, nos sentiments, notre expérience charnelle de la réalité à travers nos sens seraient susceptibles d’être profondément transformés. Si cet interfaçage homme/machine semble enthousiasmer les partisans les plus radicaux de l’ère digitale, il suscite l’appréhension d’une très grande part de nos contemporains.

A nouveau, cela ne change pas la condition ultime de l’homme comme tel (un cyborg reste en un sens un homme avec ses vulnérabilités) mais cela peut bouleverser la société en en accentuant les traits existants. Ce n’est pas l’idée d’amélioration qui est en soi le problème, car par définition, rechercher une amélioration (un mieux, et donc quelque chose qui va plus loin dans le sens du bien) est en soi un bien ; mais à condition évidemment de savoir ce qu’est le bien. Or la sagesse chrétienne (et d’autres) nous enseigne que notre bien ultime n’est pas dans la matière et sa maitrise, qui ne sont qu’instrumentaux. Comme on voit donc, la question de fond est anthropologique. Comme le rappelle le P. Thierry Magnin , il y a ici la source d’une illusion majeure, issue de la croyance grandissante que les technologies vont libérer l’homme de ses difficultés ou même de ses limites ; ou même de dépasser toutes ses limites. L’image du cyborg invulnérable est parfaitement utopique ; car il y aura toujours des grains de sable. Mais elle offre l’illusion de sortir de la condition humaine, ce qui est propre à attirer les amateurs, et donc les budgets. Ce qui aura inévitablement certains résultats, bons ou mauvais.

Un risque existe, autre que celui de l’inégalité ; c’est celui de l’appauvrissement de l’humain. Le P. Thierry Magnin souligne par exemple que la croyance transhumaniste nous parle « d’une humain certes augmenté dans certaines fonctionnalités mais plutôt simplifié, robotisé et finalement diminué car quelque peu standardisé à partir de fonctions à optimiser ». Tout contrôler rend la vie triste. La douleur n’est pas qu’une effet physique, elle dépend de la focalisation. Quel serait l’impact des implants cérébraux sur la personnalité des hommes ainsi augmentés ? Quelle serait sa liberté ? Il n’y a pas de réponse. Mais dans la psychologie qui nous domine aujourd’hui, c’est très attractif. Et donc il y aura des budgets de recherche ; et si cela débouche, des clients.

Plus profondément, dans la réalité la mort sert à renouveler le vivant (les cellules meurent en permanence). Une société immortelle se figerait bien vite. Lacan disait que si la vie était sans fin, l’homme deviendrait fou. La mort n’est donc pas une défaite de l’humain. Dans le rôle indispensable des limites, une place est donc à faire à cette limite suprême, la mort. La sagesse conduirait donc a priori à ne pas désirer une société où elle disparaîtrait. Mais il est évident qu’en revanche il y aurait des clients.

Transhumanisme : l’homme transcendé

Mais cette importance de la perspective anthropologique est encore plus grande quand on passe au deuxième niveau du transhumanisme, car l’enjeu devient alors métaphysique. En effet, si on pousse à son terme la logique du transhumanisme, son objectif en fin de compte (son mythe) est une forme d’immortalité, en tout cas de maîtrise radicalement différente de l’homme sur lui-même et par exemple un être post-humain qui ne serait plus dépendant de son corps biologique actuel. L’hypothèse sous-jacente limite est que par la technologie on puisse donner un support différent à l’âme d’une personne, donc qu’on puisse l’appréhender comme un programme informatique au sens large et la restituer sur une base physique ou biologique. Ce transhumanisme radical est fondamentalement matérialiste. En effet, selon les conceptions spiritualistes au sens large, il est exclu qu’un procédé matériel puisse s’emparer de l’âme ou de l’esprit, notamment afin de refabriquer un être dont elle serait la mémoire et la volonté. Si donc les transhumanistes radicaux réussissaient leur opération, ce serait la preuve indiscutable que le matérialisme a raison et que les conceptions spirituelles sont fausses. Ce serait un cas exceptionnel où une réalisation scientifique trancherait de façon définitive un débat philosophique majeur.

Naturellement, même si on se situe dans un cadre de pensée matérialiste, le succès n’est en rien assuré. Rappelons tout simplement que par exemple la physique quantique nous rappelle que le réel est fondamentalement voilé : la nature n’est pas réifiable. Il y a donc semble-t-il une limite à ce qu’il est possible de faire, même en restant au niveau matérialiste. Ce qui nous est donné dépasse tout ce que nous pouvons espérer construire. Peut-être que le match entre matérialistes et croyants n’aura jamais de réponse en ce monde. Cela dit, inversement, même dans le cas où l’opération réussirait, on ne sortirait pas de la matière. L’homme augmenté même potentiellement ‘immortel’ resterait un simple dispositif technique ; il le serait même plus encore que l’homme d’autrefois, car il serait désormais démontré qu’il n’est que cela, avec la vulnérabilité que cela implique. La vulnérabilité de la matière (car la vulnérabilité ultime n’est pas celle de l’homme ou de la vie, mais celle de la matière) subsisterait intégralement : un programme ça s’efface, une machine, ça se casse – d’où la terrible angoisse qui hanterait ses bénéficiaires (erreur techniques, astéroïde malencontreux etc.). Cela n’a rien à voir avec la vie éternelle et la contemplation de Dieu…

Il en est de même de l’IA (intelligence artificielle au sens radical du terme). Fabriquer un être qui réellement penserait supposerait qu’il ait une forme de conscience. Une machine de traitement du langage ou de traduction ne connaît pas véritablement ce qu’est le sens. La conscience suppose une première personne. Une telle IA suppose qu’on ferait de la 1ère personne à partir de la 3e : on ne voit pas comment cela est possible. Sauf à nouveau si le matérialisme a raison. Mais c’est qu’alors la personne n’est pas une personne, mais un simple algorithme. Et donc en définitive, même s’ils gagnaient, en regard de leurs rêves nos matérialistes auraient perdu. Mais encore une fois, il y aura de l’argent pour explorer ces voies, beaucoup d’argent.

Enjeux et possibilités d’action

Le fait est donc que beaucoup d’argent s’investit dans ces recherches diverses…et en outre qu’elles ont des chances d’avoir certains débouchés, même s’ils diffèrent des objectifs initiaux. Il y a donc ici un enjeu majeur pour ceux qui ne partagent pas la philosophie implicite de ces recherches, qui est d’abord d’ordre politique et collectif : comme il est exclu d’aligner des investissements de cette amplitude dans un sens plus humaniste, c’est d’abord la question de la surveillance et de l’orientation de cette recherche qui est posée. Or les moyens publics (étatiques) pour ce faire sont limités, tardifs et souvent assez aveugles : pas inutiles mais partiels. Inévitablement donc, ces recherches avancerons. Et donc des entités privées (les firmes qu’on a citées) ou sous contrôle public mais dans des pays autoritaires à philosophie différente (Chine) se trouvent désormais dotées d’une capacité de bouleversement de nos sociétés qui est sans précédent en termes non seulement quantitatifs, mais qualitatifs. Sans parler des sous-produits de la recherche militaire. Nous ne pourrons dans une mesure très importante pas les en empêcher… Et ils auront beaucoup plus d’argent et de moyens intellectuels que nous.

En revanche nous pouvons tenter d’agir au niveau de la culture collective, car on l’a vu la philosophie sous-jacente en est assez pauvre ; pour faire un peu de Gramsci, la question de l’hégémonie culturelle est posée. Qui peut d’ailleurs se traduire en termes financiers, car les marchés sont très sensibles. Si en effet s’accrédite publiquement l’idée que tel ou tel comportement est répréhensible, et que les cours (de bourse) en pâtissent, les entreprises en tiennent compte ; cela peut déboucher sur une forme de pression coercitive, soit par la loi, soit par les marchés.

Ce serait encore plus vrai s’il existait à un niveau suffisant une finance sensible à ces valeurs collectives, et construite pour cela : une variable d’ISR (investissement socialement responsable), mais bien plus exigeante, car basée sur une anthropologie étoffée et solide. Notamment celle de la Doctrine sociale de l’Eglise. Une des objectifs naturels en serait de capter assez d’argent pour orienter une partie des recherches dans le bon sens. Ou au moins, surveiller les recherches des autres. Naturellement on l’a dit, la probabilité est qu’il y aurait beaucoup moins de ressources que dans la recherche dominante, et de façon écrasante. Mais moralement, ce qui compte est de faire ce qu’on a à faire. Car la leçon finale est que ces évolutions dantesques ne sont ni prévisibles ni même véritablement pilotées. Il apparaît donc que plus que jamais notre faiblesse est notre principale force, car elle nous conduit à reconnaître que nous sommes entre les mains de Dieu. Qui tire toujours un bien d’un mal et a déjà vaincu le mal… adjutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit coelum et terram. Du pain sur la planche pour les catholiques, et plus généralement les hommes de bonne volonté.

 

Pierre de Lauzun

Intervention à l’Académie d’études et de sciences sociales le 14 mars 2019, un peu abrégée.

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Entreprise et Homme augmenté le 6 avril 2019 à Chambéry (73)

Les Assises régionales des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens le 6 avril 2019 à Chambéry (Centre des congrès Le Manège, 331 Rue de la République)vous propose de réfléchir sur « Entreprise et Homme augmenté, jusqu’où ? »

Venez nombreux pour réfléchir à ce thème et prier ensemble pour que nous trouvions collectivement une place de l’Homme dans ces évolutions technologiques.

Ce thème concerne tous les chefs d’entreprise dans leur quotidien. Il nous renvoie à des réalités qui peuvent nous paraitre encore lointaines, voire futuristes, et pourtant ;

– la performance technologique et humaine toujours plus pressante peut mener vers un stress accru, signe d’une pression toujours plus grande pour pousser l’homme vers toujours plus de performances !

– Les discussions en cours sur la révision des lois de bioéthique intègrent, des questions relatives à un homme qu’il pourra être tentant de vouloir « augmenter » dès son origine. Et ses visées futuristes marquent déjà nos débats de bioéthique.

Ces réalités nous rattrapent plus vite que nous l’imaginons, et un dirigeant averti en vaut deux. Il s’agit pour nous, dirigeants chrétiens, d’anticiper les enjeux philosophiques et spirituels auxquels nous allons être confrontés. Ne nous y trompons pas, aujourd’hui, c’est déjà demain !

Ces assises sont ouvertes à toutes et à tous, dirigeants et entrepreneurs ou non, membre des EDC ou non.

Inscrivez-vous en ligne

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Transhumanisme, quel homme pour demain ? Conférence le 11 mars 2019 à Laval (53)

C’est le thème de la conférence qui sera donnée lundi 11 mars à Laval animée par le Père Thierry Magnin, docteur en Sciences Physiques et en Théologie, directeur de l’Université catholique de Lyon. Quel regard poser sur les progrès scientifiques qui, bientôt, permettront à l’homme de ne pas mourir, voire de devenir Dieu ?

Les chrétiens célèbreront, mi-avril, la mort et la résurrection du Christ. Trois semaines plus tôt, les Mayennais auront vécu au rythme du salon Laval Virtual. Il y aura été question d’homme réparé, d’homme augmenté, de réalité virtuelle. Dans ce contexte local et liturgique, nous vous invitons à réfléchir avec deux scientifiques, sur le thème « Créé, réparé, augmenté, ressuscité ». L’un est prêtre, théologien et directeur de l’université catholique de Lyon, le père Thierry Magnin qui viendra donner une conférence, « Transhumanisme, quel homme pour demain ? », le 11 mars prochain à Laval. L’autre, Laurent Chrétien, polytechnicien, est directeur de Laval Virtual, fameux salon qui va attirer des technoscientifiques du monde entier et des milliers de visiteurs, du 20 au 24 mars prochains.

Les technosciences ouvrent aujourd’hui des perspectives vertigineuses pour l’homme du XXIe siècle. Réparer l’homme jusqu’à la perfection, augmenter ses capacités au-delà de ses facultés naturelles, le rajeunir au fur et à mesure qu’il vieillit, voilà qui suscite, en même temps que des opérations économiques lucratives, des questions éthiques et spirituelles. Ne pas mourir est bientôt possible. A ce qui se dit, devenir Dieu aussi ! Quel regard poser sur ces progrès scientifiques qui semblent dépasser l’homme ? Cet interview du Père Thierry Magnin peut nous aider à avancer.

 

 

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Colloque du CEP – De l’homme-machine à l’homme-insecte : la déconstruction de l’Imago Dei – le 16 mars 2019 à Issy-les-Moulineaux (92)

Le Centre d’Etudes et de Prospective sur la science (CEP) organise une journée de conférences, sur le thème :

« De l’homme-machine à l’homme-insecte : la déconstruction de l’Imago Dei »​​

Elle aura lieu le samedi 16 mars 2019 de 9h à 17h au Collège & Lycée polyvalent
La Salle Saint-Nicolas, 6 Rue Vaudétard à Issy-les-Moulineaux.

Accès   : voir la carte
Vous trouverez le programme détaillé :

Pour vous inscrire, il vous suffit de :

Voici l’adresse précise (sans ajout, et sans développer le sigle CEP) à laquelle expédier votre courrier :

CEP
CIDEX 811
16 rue d’Auxerre
89460 BAZARNES

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28 mars 2019 : Soirée « Un autre regard sur … Penser l’humain » proposée par Fondacio à Nantes (44)

Fondacio propose une soirée « Chrétiens pour le Monde » le jeudi 28 mars 2019 afin de mieux connaître le monde dans lequel nous vivons et mieux comprendre les défis auxquels nous sommes confrontés. Cette soirée (20h à 22h30) avec pour thème « Penser l’humain au temps du transhumanisme et de l’homme augmenté  » aura lieu à la Maison diocésaine Saint-Clair (7 Chemin de la Censive du Tertre, 44300 Nantes) avec avec Thierry Magnin, prêtre, physicien et théologien – membre de l’Académie des technologies et de l’Académie catholique de France – actuellement Recteur de l’Université catholique de Lyon –
Elu Secrétaire général de la Conférence des évêques de France à compter du 1er juillet 2019. Lauréat du Prix Humanisme chrétien 2018.

Avec un pique-nique tiré du sac dès 19h15.
Libre participation aux frais

Les inscriptions sont ouvertes :

Denis JACOB – 06 72 75 23 68 – d.jacob@fondacio.fr
Pilar LEGER – 06 78 85 24 39 – pilar.leger@gmail.com

Si vous le pouvez, merci de signaler par mail votre souhait de participer à cette soirée et votre désir de partager le pique-nique fait de ce que chacun apportera.

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Bioéthique – Comprendre les enjeux – le 11 mars à Alès (30) & le 12 mars 2019 à Nîmes (30)

Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes et Président de la commission Bioéthique de la Conférence des Evêques de France interviendra sur les enjeux de la bioéthique le lundi 11 mars à Alès (Notre-Dame des Clés) et le mardi 12 mars à Nîmes (Maison diocésaine, 6 Rue Salomon Reinach, 30000 Nîmes) . Les deux rencontres débuteront à 19h00.

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Conférence : « Transhumanisme : Qu’est ce qui nous attend ? Faut-il avoir peur ? » le 15 mars 2019 à Avignon (84)

«  Face à ces grands défis, il ne s’agit pas tant de condamner le transhumanisme, que de ne pas être naïf sur ce qui est en jeu. Pour dire les choses un peu vite, l’homme augmenté qu’il propose est un robot très sophistiqué, c’est-à-dire à un esclave (c’est le sens du mot robot en tchèque)… Mais un robot sophistiqué c’est toujours moins que le plus petit des enfants des hommes, y compris lorsqu’il porte les plus lourds handicaps. Car l’homme passe l’homme, pour parler à la manière de Pascal. Mais il faut prendre le temps de le comprendre. Aussi le temps est-il venu de redécouvrir le sens profond de l’homme  » (Emmanuel Brochier, Revue Génétique)

***

Emmanuel Brochier est docteur en philosophie. Maître de conférences (IPC, Paris). Coordinateur des études et spécialiste de Philosophie de la Nature. Il fait partie du conseil scientifique de la Revue thomiste et collabore dans des nombreuses publications, consacrées à la recherche sur la philosophie de la personne. Il est professeur notamment à l’Institut Catholique de Toulouse, à l’Institut Catholique de Paris et au Collège des Bernardins.

Direction Diocésaine de l’Enseignement Catholique
18 avenue Fontcouverte
84000 Avignon

tel. : 04.90.13.20.40
ddec84@ddec84.com

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L’avenir des droits de l’homme : Transhumanisme ou islamisme ? – Conférence le 20 février 2019 à Paris

A l’occasion de la sortie du livre de Gregor Puppinck, les droits de l’homme dénaturé,

CitizenGO a le plaisir de recevoir :

  • Grégor Puppinck – Directeur du Centre européen pour la justice et le droit
  • Guillaume de Thieulloy – Editeur de presse (Les 4 Vérités, le Salon beige, Nouvelles de France…)

L’avenir des droits de l’homme : Transhumanisme ou islamisme ? 

 

Cet événement exceptionnel se déroulera le mercredi 20 février 2019 à 19h15 à :

l’Institut de Formation Politique (IFP)
49, rue du Ranelagh 
75016 Paris 
Métro (9) : Ranelagh 
RER C : Avenue du Président Kennedy – Maison Radio France 

Une participation de 5 € (en espèce) vous sera demandée sur place. Un cocktail suivra la conférence. 

Grégor Puppinck est docteur en droit, directeur du Centre européen pour le droit et la justice (Strasbourg), expert auprès d’organisations internationales et des services diplomatiques du Saint-Siège. Il est l’auteur de plusieurs livres, comme  La Famille, les droits de l’homme et la vie éternelle , 2015 (Prix Humanisme Chrétien 2016).

Guillaume de Thieulloy est docteur en sciences politiques, père de 4 enfants, assistant parlementaire et éditeur de presse (Les 4 Vérités, le Salon beige, Nouvelles de France…) Dernier ouvrage paru : Vérité et politique (Presses de la Délivrance)

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Bioéthique – Soirée avec Jean MATOS le lundi 21 janvier 2019 à Laval (53)

Dans le cadre des parcours de formation proposés par le Service de la Formation permanente, Jean MATOS, spécialiste des questions de bioéthique, animera une séance « Enjeux bioéthiques aujourd’hui et demain ».

Cette rencontre, qui s’inscrit pleinement dans le cycle de formation, peut cependant être suivie pour elle-même.

Elle aura lieu le lundi 21 janvier 2019, de 16h à 18h ou de 20h à 22h à la Maison diocésaine Cardinal Billé (10 Rue d’Avesnières, 53000 Laval). La participation souhaitée est de 10€.

Renseignements : 02.43.49.55.43 ou formation@diocesedelaval.fr

Doctrine / Formation #NLH

Olivier Rey : “le transhumanisme conçoit l’homme comme un chantier technologique”

De l’augmentation de soi, de ses capacités par la technique à la « lutte finale » contre la mort, les promesses du transhumanisme semble surfer sur « le progrès de la détresse ». Dans son livre, Leurre et malheur du Transhumanisme, Olivier Rey analyse le fond d’une idéologie qui précipite l’homme hors de lui-même au risque de le perdre. Il a accepté de répondre aux questions de Gènéthique.

 

Gènéthique : Vous publiez un ouvrage intitulé Leurre et malheur du transhumanisme. Pourquoi un tel titre ? Et un tel sujet ?

 

Olivier Rey : Ce n’est certes pas par goût que je me suis intéressé au transhumanisme. Je préférerais vivre dans un monde où nous n’aurions pas à nous soucier d’une chose de ce genre. Cependant, à partir du moment où le mouvement transhumaniste s’en prend explicitement à ce que nous sommes, il me semble qu’éviter la question pour ce qu’elle a de pénible serait irresponsable – aussi irresponsable que faire comme si on n’avait pas d’ennemis pour la raison que l’on n’aime pas la guerre. Les transhumanistes sont peu nombreux, au moins pour l’instant, mais ils bénéficient de relais médiatiques très puissants. J’essaye de proposer quelques armes intellectuelles pour contrer leur propagande.

Je souhaitais un titre qui donnât idée du contenu. Dans le livre, je m’efforce, d’une part de mettre en lumière les illusions véhiculées par le transhumanisme – c’est le côté leurre –, d’autre part de montrer le rôle nocif du discours transhumaniste sur nos sociétés – c’est le côté malheur. Je m’attache à montrer les réalités que le transhumanisme a pour fonction de nous faire accepter – à savoir une emprise toujours plus grande du système techno-économique sur nos vies ; et je tente de mettre au jour ce qui, dans la dynamique culturelle des derniers siècles, nous rend aujourd’hui si vulnérables à l’idéologie transhumaniste.

 

G : Vous évoquez, entre autres, « l’artificialisation de la procréation ». Y a-t-il un lien avec le transhumanisme ?

 

OR : En effet. L’artificialisation grandissante de la procréation fait partie des choses que le transhumanisme contribue à faire accepter. Le transhumanisme conçoit l’homme comme un chantier technologique. Dans une telle perspective, on ne voit pas pourquoi le chantier ne devrait pas commencer dès la conception. Ce qui est déjà de plus en plus le cas, avec la multiplication des fécondations in vitro, des inséminations artificielles en dehors de toute indication médicale, le développement des diagnostics pré-implantatoires. Au gré de ces évolutions, l’enfant devient un produit dont on passe commande. Mais si l’enfant est un produit, pourquoi ne pas lui ajouter des fonctions supplémentaires ? Comme on voit, l’artificialisation de la procréation et le transhumanisme sont en « synergie », pour employer un mot à la mode.

 

G : Vous dites que même si les promesses les plus spectaculaires du transhumanisme (la mort de la mort, le transfert du psychisme sur ordinateur) sont fantaisistes, elles ont néanmoins un impact. Quel est-il ?

 

OR : Au nom de promesses délirantes, le discours transhumaniste entend arracher le consentement à une emprise toujours plus grande du système technologique sur les êtres humains, et affaiblir les résistances aux évolutions présentes – dans la mesure où ces évolutions apparaissent, tout compte fait, assez bénignes par rapport aux hybridations homme-machine que l’on nous annonce. C’est là où l’effet leurre joue à plein : tourner notre regard vers le futur que dessinent les transhumanistes, serait-ce pour nous en inquiéter, au lieu de combattre avec détermination, ici et maintenant, ce qui nous semble mauvais. Comme, par exemple l’artificialisation tous azimuts de la procréation.

Je voudrais ici insister sur un point qui me paraît essentiel. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre la technique. Il y a des techniques qui servent l’épanouissement et la fructification des hommes, d’autres qui les diminuent (en prétendant les augmenter), en prenant le pas sur eux et en les asservissant. Nous sommes arrivés à un point du développement technologique où de nombreuses « innovations » sont destructrices d’humanité. Il faut prendre acte de ce type de retournement pour adopter les attitudes qui conviennent.

 

G :Vous écrivez : « Ce n’est pas le progrès en soi qui est un leurre, mais son identification à certaines modalités de développement qui s’avèrent nocives… » Que voulez-vous dire par là ?

 

OR : J’ai évoqué l’épanouissement et la fructification des humains : tel est le véritable progrès. Le problème est que depuis deux siècles, ce progrès s’est trouvé plus ou moins systématiquement identifié au progrès de la puissance technologique. Cette puissance comporte des aspects positifs, elle a aussi des côtés négatifs. Il faut faire le compte. Comme il est dit dans l’encyclique Laudato si’« nous possédons aujourd’hui trop de moyens pour des fins limitées et rachitiques ». Les transhumanistes ne veulent qu’accentuer ce déséquilibre en faveur des moyens et au détriment des fins.

La façon qu’ils ont d’envisager l’intelligence est typique de leur démarche : ils l’assimilent à une puissance de calcul. Ce qui leur permet de dire que si la puissance des ordinateurs continue de croître, les ordinateurs deviendront plus intelligents que les humains. Mais quand le roi Salomon demandait au Seigneur de lui donner un cœur intelligent, c’était pour discerner le bien du mal. Il suffit de se rappeler cela pour mesurer à quel point l’assimilation de l’intelligence à la puissance de calcul est elle-même très bête.

 

G : Vous écrivez aussi : « Nous ne mesurons plus notre dépendance à l’égard de la nature ni la précarité grandissante de notre condition. » Pouvez-vous préciser ?

 

OR : Aujourd’hui, la division du travail poussée à l’extrême fait que chacun accomplit une tâche très spécialisée, en l’échange de laquelle il reçoit de l’argent avec lequel il achète ce qu’il consomme. Ces biens consommés lui sont délivrés sous la forme de produits finis, où la part de la nature, même si elle demeure essentielle, se trouve dissimulée. Or de multiples signes montrent que l’exploitation sans mesure de la nature plonge celle-ci dans un état de vulnérabilité critique. Si elle s’effondre, nous serons tous plongés dans la détresse. Les transhumanistes comptent, pour voir leurs prédictions se réaliser, sur la poursuite de la trajectoire de développement technologique. Mais ils négligent d’autres courbes, qui disent que cette trajectoire ne va plus être tenable longtemps, parce que la nature est en voie d’effondrement. Et dans ce cas, ce ne sont pas leurs prétendues augmentations qui nous tireront d’affaire.

 

G : Vous terminez du reste en disant : « Pour être à la hauteur de ce qui vient, ce ne sont pas d’innovations disruptives, de liberté morphologique ni d’implants dont nous aurons besoin, mais de facultés et de vertus très humaines. » Comment cultiver ces vertus ?

 

OR : L’aspect le plus néfaste du transhumanisme est, à mon sens, de flatter les hommes dans leurs fantasmes de toute-puissance individuelle, alors que nos plus précieuses ressources, face à l’adversité, résident dans les liens communautaires que nous savons nouer, entretenir. La poursuite de la puissance matérielle est directement corrélée à la pauvreté des liens communautaires. Ce sont d’eux qu’il faut se soucier. Eux, et ce qui nous relie au ciel. Si aujourd’hui les racines terrestres sont en triste état, c’est que les racines du ciel le sont également. Quand des êtres humains rêvent d’échapper, par l’intermédiaire de la technologie, à leur condition charnelle, c’est qu’ils sont de moins en moins des êtres spirituels.

 L’auteur

OLIVIER REY

Olivier Rey est un mathématicien et philosophe français chargé de recherche au CNRS, à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des…

Source : genethique.org