Un pape peut-il être déposé ? par le Père Simon Noël, osb

Je pense que certains de mes lecteurs souhaitent que j’explicite davantage ce que j’ai écrit dans mon dernier article. Mes réflexions sont celles d’un prêtre qui n’a aucun titre académique, qui a fait juste assez de théologie pour prêcher à des gens de la campagne ou entendre les confessions de fidèles ordinaires. Ce que je dis, je le dis donc salvo méliorum judicio !

Je veux exprimer un point de vue qui est indépendant de la situation actuelle. C’est sans doute de la théologie abstraite mais je veux qu’une bonne théologie nous guide en cas de crise et je crains que les personnes qui ferraillent indéfiniment avec le pape régnant et parlent d’une déposition automatique ou se lancent dans des procédures visant à déclarer un jour une telle déposition, ne soient sur une route tout à fait erronée. Ils sont du reste très peu nombreux et y aurait-il même un seul évêque pour les suivre ?

Il faut selon moi raison garder et faire des distinctions. Comme l’histoire nous l’apprend, un pape peut commettre des erreurs dans le gouvernement de l’Église, le charisme d’infaillibilité ne concernant que sa fonction magistérielle. Dans le magistère ordinaire du pape, je distingue trois erreurs possibles, du moins en théorie. La première serait celle d’un enseignement pastoral, dont on ferait de manière indue un enseignement doctrinal, dans lequel le pape, avec du reste les meilleures intentions du monde, proposerait des choses ambiguës, susceptibles d’une interprétation juste et d’une interprétation incorrecte. Comme je l’ai déjà écrit, au niveau pastoral, une évolution de l’Église est toujours possible. Elle est même souvent souhaitable. Mais des tâtonnements dans ce domaine sont inévitables. Il faut donc a priori dans la pensée d’un pape voir d’abord le bien-fondé de ce qu’il dit, voir tout le positif qu’il y a dans la position apparemment novatrice du magistère suprême. Il va de soi que dans ce cas, on peut exprimer un étonnement ou un désaccord, mais il n’y a pas lieu d’envisager une perte du pontificat dans le chef du pape concerné. Il faut simplement attendre la suite des événements, au cours desquels après d’autres tâtonnements, la vérité sera mieux exprimée.

Plus grave est le cas d’un enseignement doctrinal erroné ou pire encore celui de l’hérésie formelle. Il faut en effet distinguer une erreur dans la foi ou la morale et une hérésie formelle. Une hérésie est toujours une erreur, une erreur n’est pas toujours une hérésie au sens canonique du terme. Un pape peut-il être formellement hérétique, et à ce titre séparé du corps de l’Église ? De vieux théologiens semblent l’avoir pensé. Mais à l’époque moderne, la presque totalité des théologiens ne le pensent plus. Ils voient dans cette possibilité théorique une contradiction avec les promesses du Christ sur l’indéfectibilité de l’Église. Que disent les historiens ? Il y a eu des erreurs en matière de foi chez le pape dans des cas extrêmement rares. Honorius dans sa lettre au patriarche de Constantinople aurait pactisé avec l’erreur monothélite. Dans ce cas, il s’agit d’une lettre personnelle et non d’un enseignement donné à l’Église universelle. Le pape n’a pas parlé ex cathedra. Surtout l’Église n’avait pas encore rien défini de manière définitive et solennelle sur la question des volontés dans le Christ. Erreur dans la foi donc chez Honorius, mais pas d’hérésie formelle. Le pape maîtrisait mal la question théologique et il a cru apaiser les tensions dans l’Église. Jean XXII, lorsqu’il a prêché son erreur sur la question de la vision béatifique a commis une erreur grave en matière doctrinale. Il disait en effet que la vision béatifique ne commencerait qu’à la résurrection finale, et pas dès l’entrée de l’âme au paradis après la mort individuelle. Mais il prit soin de signaler que c’était son opinion en tant que théologien privé et ce n’est que sous son successeur que la doctrine catholique fut définie ex cathedra. Ce qui était une erreur en matière de foi devenait dès lors une hérésie formelle.

Ainsi donc l’hérésie formelle semble impossible chez un pape. Toutefois admettons cette possibilité pour répondre à nos contradicteurs. Que se passerait-il en cas de pape formellement hérétique ? Un pape hérétique serait hors de l’Église comme tout hérétique. Et pourtant il resterait le pape. Nous aurions alors une situation anormale d’avoir à la tête de l’Église un chef qui ne serait plus membre réellement de l’Église. Certains théologiens ou canonistes parleront alors d’un pontife qui serait pape matériellement mais pas formellement. Cette situation semble du reste complètement surréaliste.

Un pape ne peut être déposé par l’Église, même s’il est hérétique. C’est la thèse à laquelle nous adhérons. A fortiori si les erreurs enseignées ne sont pas des hérésies formelles. Le pape tient sa charge directement du Christ et le Seigneur est le seul juge du pape hérétique. L’Église doit tolérer et prier pour un tel pontife. Il ne lui appartient pas de le déposer mais de faire confiance en la divine Providence.

En effet le dommage pour l’avenir de l’Église que constitue la déposition d’un pontife romain est incalculable : troubles de toutes sortes, confusion dans les esprits, indiscipline généralisée, avènement d’antipapes, divisions encore accrues parmi les chrétiens. Maux infiniment plus graves que l’hérésie particulière d’un pape. La sagesse veut que l’ordre et la discipline soient privilégiés dans le corps de l’Église. Voilà pourquoi je supplie ceux qui envisagent cette hypothèse tragique d’y réfléchir à deux fois avant de se lancer dans une telle aventure.

 Père Simon Noël, osb

 

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