Un Samedi Saint à Jérusalem et en Galice à la fin du IVème siècle

Semaine sainte à Jérusalem en 384 avec Égérie suite

Samedi saint : la vigile pascale a lieu comme chez nous

 

On peut être surpris que soudain le texte d’Égérie devienne très bref. Elle dit en effet aux destinataires : « C’est comme chez nous », et ne décrit pas les cérémonies qui avaient lieu à Jérusalem. Cette remarque est en elle-même fort intéressante ; elle nous apprend que dans la lointaine Galice, l’office de la vigile pascale était le même qu’à Jérusalem. En l’absence de tout autre document, c’est le témoignage d’une cohésion liturgique bien établie d’un bout à l’autre de l’Empire romain dans les dernières décennies du IVe siècle.  Alors même que la « grande persécution » débutée en 303, officiellement arrêtée en 311 (édit de Galère) n’avait réellement cessé qu’en 313 dans la partie occidentale de l’Empire et pratiquement en 324 seulement dans la partie orientale.

Quant aux vastes basiliques où pouvaient avoir lieu les grands offices, en particulier la vigile pascale comportant les baptêmes, elles sont récentes. Rappelons qu’à Jérusalem la dédicace de l’église majeure, le Martyrium, a eu lieu le 13 septembre 335. De même c’est dans la première moitié du IVe siècle que Rome doit à Constantin la fondation de l’église épiscopale, la Basilica constantiniana (Saint-Jean de Latran), immense basilique dans laquelle l’évêque peut, pour la première fois, réunir tout son peuple.

Pour corroborer et compléter les informations données par Égérie sur la Semaine sainte à Jérusalem, nous pouvons avoir recours, une fois encore, au Lectionnaire arménien, connu par trois manuscrits ; un peu postérieur (entre 417 et 439) au Journal d’Égérie, c’est la traduction arménienne de la liturgie de Jérusalem au début du Ve siècle, dont dépendent les liturgies d’Arménie, Géorgie et Albanie du Caucase (Azerbaïdjan).

 

« Le samedi, on fait à la troisième heure selon l’usage habituel ; de même à la sixième. A la neuvième, on ne fait pas comme le samedi, mais on prépare la vigile pascale dans l’église majeure, le Martyrium. La vigile pascale a lieu comme chez nous.

La seule chose qui se fasse en plus, c’est que les néophytes, lorsque, une fois baptisés et revêtus, ils sortent des fonts baptismaux, sont conduits tout d’abord à l’Anastasis avec l’évêque. L’évêque pénètre à l’intérieur des grilles de l’Anastasis, on dit un hymne, puis l’évêque fait une prière pour eux, ensuite il va avec eux à l’église majeure où, selon l’usage habituel, tout le peuple veille. On fait là ce qu’il est d’usage de faire chez nous aussi et après l’oblation, le renvoi a lieu. » (38, 1- 2)

 

Le Lectionnaire arménien nous donne les renseignements qu’Égérie a omis. Après un bref passage à l’Anastasis, toute la cérémonie a lieu au Martyrium, comme le dit Égérie. Elle commence par le rite du lucernaire (l’évêque allume la lampe), immédiatement suivi par la vigile qui s’ouvre par un psaume et se continue par douze lectures de l’Ancien Testament, chacune suivie d’une prière avec agenouillement. Plusieurs de ces douze lectures se retrouvent dans les anciens lectionnaires et dans la célébration qui a lieu de nos jours. Ce sont notamment : Genèse 1, 1 -3, 24 : les deux récits de la création, le péché d’Adam et Ève qui sont alors chassés du paradis ; Genèse 28, 16-18 : la bénédiction de Jacob  par Isaac et le songe de Jacob ; Exode 12, 1-24 : la Pâque et les prescriptions qui la concernent ; Exode 14, 24 – 15, 21 : le passage de la mer Rouge et chant de victoire entonné par Moïse ; Jonas 1, 11 – 4, 11 Jonas jeté à la mer et sauvé ; la pénitence des habitants de Ninive ; Ézéchiel 37, 1-14 : Les ossements desséchés et la promesse de Dieu : « Je vais vous faire remonter de vos tombeaux » ; Daniel 3 : les juifs qui ont refusé d’adorer la statue d’or érigée par Nabuchodonosor sont jetés dans la fournaise et ne sont pas brûlés ; cantique d’Azarias et cantique de louange des trois jeunes gens dans la fournaise.

Après ces lectures, pendant que l’on chantait l’hymne des trois jeunes gens, les nouveaux baptisés, après leur halte à l’Anastasis, entraient avec l’évêque dans le Martyrium, où ils assistaient à la première célébration de l’eucharistie de la nuit pascale. Cette célébration était doublée par une autre, plus brève, à l’Anastasis. Égérie en parle, elle aussi :

« Aussitôt après l’office de la vigile dans l’église majeure, on va à l’Anastasis avec des hymnes. Là on lit à nouveau le passage de l’évangile de la résurrection, on fait une prière, puis l’évêque offre à nouveau l’oblation. Mais tout cela rapidement, à cause du peuple, pour ne pas le retarder très longtemps ; ensuite on le renvoie. Le renvoi de la vigile, ce jour-là, a lieu à le même heure que chez nous. » (38, 2)

 

Françoise Thelamon, professeur d’histoire du christianisme

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